MAURICE LIMAT

 

 

 

 

 

 

 

LE SOLEIL DE GLACE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

COLLECTION « ANTICIPATION »

 

 

 

 

 

 

ÉDITIONS FLEUVE NOIR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PROLOGUE

 

 

 

 

CAUCHEMAR BLANC

 

Le vent même était brûlant. Il caressait l’immensité dorée des blés et y engendrait des ondes capricieuses, révélant la vie intense du froment vitaliseur.

Les coquelicots régnaient. Ils croissaient partout, dans les vastes champs à la rousseur féconde, y créant des flaques d’écarlate quasi insoutenables au regard. Ils naissaient dans l’herbe, au bord de la route, dans les vignes aussi, en dépit du soin des Bourguignons à traquer les plantes parasites entre les sillons des ceps.

L’astre éclaboussait tout de ses nappes de feu et l’azur semblait, dans sa plénitude, une chair bleue dont l’éclat contrastait avec l’incomparable pourpre des coquelicots.

Plus ardents parce que le soleil avivait leurs corolles sanglantes, témoins du radieux Messidor, compagnons éphémères et glorieux du blé mûrissant et du raisin futur, ils semblaient s’élancer à l’assaut des collines. On les retrouvait partout, moins utiles sans doute que le grain et la grappe, prêts à mourir sous une rafale un peu trop forte, ne laissant aux yeux des hommes, aux regards du monde, d’autre souvenir que celui de leur beauté sensuelle et fragile.

La main du garçon remonta lentement sur la hanche de la fille.

Catherine frémit au contact mais, comme toutes ses pareilles, elle ne voulait pas se rendre ainsi.

– Finis donc, Jean-Loup.

Il avait cueilli une brindille, qu’il mordillait, la couvant de ses regards étincelant de désir.

Troublée, gênée aussi, elle redressa d’un effort sa taille svelte supportant le buste au corsage lourd, riche de promesses. Jean-Loup fut peut-être déçu mais, déjà debout, elle se mettait à courir en riant, et le soleil semblait rouler sur ses cheveux blonds, un peu fous, un peu fauves, qui se mariaient si bien avec les tons du blé mûr.

Ils couraient, l’un derrière l’autre, sur le petit chemin caillouteux qui montait entre les vignes.

Bientôt, il la rejoignit.

Cette fois, elle ne voulait plus s’étendre sous un orme. Jean-Loup lui paraissait trop audacieux. Elle lui tendit la main, gentiment, pour effacer ce que son refus avait de déplaisant, et ils continuèrent à monter, bavardant et riant, ruisselant déjà de sueur sous l’écrasante chaleur.

Jean-Loup la dévorait des yeux.

À dix-huit ans, Catherine éclatait de santé, avec son teint chaud de beau fruit naturel, ses yeux un peu gris, très clairs, et surtout ses formes déjà opulentes. Peut-être, plus tard, serait-elle quelque matrone aux hanches lourdes mais, maintenant, elle était vraiment belle.

Lui, la chemise largement ouverte, s’enivrant à la fois de la beauté de Catherine et de la pluie de soleil, ne disait plus rien.

Ébloui par ce grand jour d’été, par la chance qu’il avait d’avoir convaincu Catherine de profiter d’un peu de détente pour venir se promener avec lui, il goûtait aussi leur isolement total.

Personne. Ils étaient seuls, avec les blés, la vigne, les coquelicots, et le soleil.

L’étudiant, heureux de visiter son village natal pendant quelques jours, s’était émerveillé de retrouver Catherine. Il avait le souvenir d’une adolescente un peu maigre, insignifiante. Après un an, il découvrait cette jeune déesse, cette Cérès rustique, à tenter le pinceau de Rubens.

Il était en nage, et pas seulement à cause de la chaleur.

Mais, si elle demeurait gentille, elle ne le laissait pas s’approcher plus qu’il ne fallait.

Comme, en montant encore vers le haut de la colline sillonnée des allées bleues et vertes de la vigne, il risquait un baiser, elle se dégagea, sans rudesse, et recommença à courir.

Lui, la respiration un peu courte, voulut brusquer les choses. Catherine criait :

– Attrape-moi !… attrape-moi !… Parisien ! tu ne sais plus courir !

Il voyait, devant lui, cette silhouette à la fois fine et galbée, et elle se retournait pour le provoquer d’un grand rire.

S’il avait voulu, il eût déjà été le plus fort. Il n’osait pas.

Cette fois, avec la complicité vivante des vignes aux feuilles sensuelles, des blés proches qui, dans la vallée, roulaient leurs flots d’or, des éternels coquelicots qui saignaient comme le leitmotiv de l’été triomphant, Jean-Loup sut qu’il allait avoir la victoire.

Il se rua, rejoignit définitivement Catherine alors qu’elle arrivait au faîte de la colline, là où cessaient les terres cultivées de la richissime province où, sur l’autre versant, commençaient les bois de chênes et d’acacias couvant la vie animale.

Ensemble, ils y arrivèrent. Ensemble, ils eurent l’élan qui les jeta aux bras de l’un de l’autre, prêts au baiser, un baiser unissant la terre et le soleil dans l’embrasement de ces deux êtres.

Mais l’enchantement cessa net. Jean-Loup, d’un seul coup, en oubliait son ardeur et Catherine, pantelante, se blottissait contre lui, non plus dans une lancée de femme consentante et troublée, mais avec un tremblement subit, émanant de la violente terreur qui venait de la saisir.

– Jean-Loup, Jean-Loup, je suis folle, je crois voir…

– Je vois, râla le garçon.

Un instant, à la limite du monde ensoleillé, ils demeurèrent. Ils n’osaient plus bouger, ils ne voulaient pas admettre que ce qu’ils voyaient était là, devant eux, comme une réalité incontestable…

Et puis, alors qu’elle serrait les paupières, n’osant plus voir, il se dégagea:

– Je veux en avoir le coeur net.

– Non ! hurla-t-elle, n’y va pas.

Il se retourna :

– Je veux, il faut savoir.

Catherine lui tendit les bras :

– Je t’en prie, ne me laisse pas.

Une flamme inconnue brûlait dans les yeux de Jean-Loup. Celle de la curiosité scientifique, cette passion que Catherine ignorait, qu’elle n’avait jamais pu lire sur les visages de ses habituels soupirants, qui ne désiraient que sa jeune et saine beauté.

Jean-Loup fit un pas en arrière :

– Alors viens, viens ! N’aie pas peur !

Elle avait peur, horriblement peur.

Mais elle le suivit, parce qu’elle redoutait surtout de demeurer seule, devant ce qu’ils venaient de découvrir tous les deux.

Ils se reprirent par la main et, hallucinés, affolés de ce qu’ils voyaient, ils commencèrent à descendre vers la vallée où croissaient les acacias et les chênes, où lièvres et renards, faisans et perdreaux, trouvaient encore un refuge contre la sottise des chasseurs.

Devant eux, après la splendeur estivale, ils apercevaient un paysage couvert de neige.

Sous un ciel de grisaille, bas et pesant comme une chape, les chênes, les acacias, et toutes les autres essences de la vallée, quoique encore agrémentés de leurs feuilles, étaient surchargés de masses blanches du plus heureux effet.

La neige recouvrait le sol. Il y en avait partout, comme si, d’un seul coup, Catherine et Jean-Loup eussent été transportés, de la Bourgogne truculente et sereine, en quelque coin perdu de l’Alaska.

Plus de soleil, de chaleur. Le froid régnait. Des aiguilles de glace pendaient des feuillages gainés de blanc et les troncs étaient enrobés d’une pellicule quasi transparente, sur la nature de laquelle on ne pouvait avoir de doutes.

La glace, la neige, un froid redoutable, atteignant certainement plusieurs degrés au-dessous de zéro, avaient brusquement envahi, en ce beau jour d’été, la petite vallée bourguignonne si riante et si chaude en temps normal.

Mais, chez Jean-Loup, le garçon jeune et ivre de sève le cédait à l’étudiant en sciences expérimentales. Le fils du terroir s’effaçait devant le rationaliste qu’il était devenu. Il voulait savoir.

Catherine le suivait, comme dans un cauchemar, un cauchemar blanc.

Leurs pieds, c’était incontestable, s’enfonçaient dans la neige. Il se baissa, palpa, saisit cela à pleines poignées.

– De la neige, de la neige, râla-t-il, abasourdi.

Non, on n’était plus en temps normal, ni dans un monde normal. Bien que les hommes, depuis des lustres, aient conquis l’espace et jeté leurs premiers pionniers d’une planète en l’autre, la Terre restait la Terre, la bonne mère féconde, celle qu’on appelait la planète-patrie, et un jour d’été triomphal, dans la féconde Bourgogne, restait l’apanage de l’or du blé, de la verdeur prometteuse de la vigne, et du sang des coquelicots, et aussi de la virulente ardeur des garçons pour les filles bien en chair.

Jean-Loup avait conscience de quelque chose de formidable, d’inquiétant aussi, en dépit du poétique incontestable de l’opposition qu’il y avait entre les deux versants de la colline.

Il se retourna, regarda vers le faîte du monticule.

Il lui sembla que, là-haut, c’était encore le ciel bleu. Un pêcher isolé, croissant entre les sarments, montrait sa tête ronde où voltigeaient des passereaux et, au ras du sol, oscillant à la moindre brise, les fleurs écarlates semblaient de petites étoiles de feu.

– Jean-Loup, viens. Allons-nous-en ! Je vais devenir folle.

Il la saisit par la taille, lui parla doucement, non en conquérant qui veut aller au bout de son désir, mais en homme raisonnable qui apaise une frayeur de femme.

Et ils avancèrent encore.

Tout d’abord, Jean-Loup avait pu croire être victime, avec sa compagne, de quelque mirage insensé, bien rare vraiment en cette région de la France.

Maintenant, au fur et à mesure qu’ils descendaient vers le fond de la vallée, que les arbres commençaient à faire la ronde autour d’eux, il pouvait se convaincre qu’il n’en était rien. La neige était partout, la glace recouvrait les arbres, les pierres moussues, les vieux troncs meurtris.

Plus un oiseau. Par contre, Jean-Loup vit, nettement, des traces de lièvre dans la neige. La pauvre bête avait dû détaler à leur approche et l’empreinte formait une piste bien nette.

Il ne savait plus ce qui se passait en lui. Une envie folle de savoir, de comprendre, de percer ce mystère invraisemblable et angoissant.

Une fois encore, elle le supplia de revenir. Il refusa.

Alors, elle se mit à sangloter :

– Jean-Loup, si nous avançons… nous pourrions rencontrer des bêtes…

– Ne sois pas stupide, Catherine.

– Si, pleurnicha la fille, des loups.

Il se mit à rire, d’un rire un peu nerveux, parce qu’il n’était plus dans son état naturel, et elle sanglota de plus belle.

Mais il avançait encore entre les troncs enneigés, caressant au passage des branches qui le giflaient en retour, l’inondant de neige.

Catherine le suivait, par peur d’être seule.

Maintenant, elle se plaignait d’avoir froid.

Il eut pitié d’elle. Lui, en short et chemisette, ne sentait même pas la morsure de l’air, tant tout cela l’emplissait d’une sorte d’angoisse émerveillée. Mais la pauvre Catherine, avec son mince corsage, sa jupe ultra-courte, ses pieds nus dans des spartiates lacées, grelottait effroyablement.

Peut-être autant de peur que de froid.

Il allait se rendre, reculer, revenir, pour elle, pour la sauver, quand il crut voir bouger quelque chose.

– Attends-moi, je reviens.

– Jean-Loup, je t’en prie…

– Tout de suite… Je te promets… Nous rentrerons au village, et nous raconterons cela aux autres…

Aux autres. Au village, à l’université, au monde, à la galaxie tout entière, Jean-Loup voulait raconter sa fantastique aventure.

Sans doute la neige recouvrait-elle un domaine limité. Mais cela n’en demeurait pas moins incompréhensible.

Pourtant, il voulait voir ce qui se passait, pourquoi cela bougeait, par-là, sous les frondaisons blanches qui auraient dû être si vertes.

Il avança, laissant dans la neige la trace de ses sandales, et il vit une sorte de forme blanche, haute à peu près comme un homme. Cela formait un cylindre arrondi au sommet, se dressant entre les arbres.

Jean-Loup regarda la chose blanche et s’arrêta net.

Cela ne reposait pas sur le sol, mais flottait ou plus exactement semblait suspendu, à une quinzaine de centimètres du tapis neigeux.

Et pourtant, c’était encore de la neige qui formait le tout.

Plus intrigué que jamais, l’étudiant avança encore.

La chose n’était pas statique. Elle bougeait, elle oscillait à peine, et il constata que cette sorte d’énorme cocon avait des lignes imprécises et jetait parfois de brèves étincelles blanches.

Jean-Loup commençait à réaliser ce que cela pouvait être, quand le cocon parut soudain éclater sous ses yeux.

Aussitôt, le vent commença à souffler, en rafales folles qui tordaient les branches. La neige se mit à tomber du ciel gris, aveuglant Jean-Loup qui fuyait à la recherche de Catherine.

Elle sanglotait, à demi écroulée dans la neige, perdue parce qu’elle ne le voyait plus.

– Viens. Je suis là, n’aie pas peur…

Il l’aida à se relever. Mais elle était gelée et ses pieds froids refusaient de la porter.

Et la tempête de neige s’abattait sur eux, avec une violence inouïe.

Jean-Loup emporta Catherine et se mit à courir.

Ou plutôt il essaya de courir, mais la neige montait à ses genoux et il enfonçait à chaque pas, il trébuchait, il glissait.

Deux ou trois fois il tomba avec son vivant fardeau.

Catherine pleurait silencieusement et les larmes gelaient sur son visage. Jean-Loup, lui, luttait contre la tempête.

Il voulait, approximativement, revenir vers la colline, passer le faîte, retrouver la vigne et le blé, le ciel bleu, le soleil, et ses amis les coquelicots.

Mais les flocons s’abattaient sur lui et l’aveuglaient. Il tournait en rond dans le petit bois enneigé, et le manteau blanc s’étendait, s’étendait et épaississait toujours.

Bientôt, il ne vit plus rien. Rien que du blanc, rien que de la neige.

La neige triomphante, totale, omnipotente, qui enveloppait les deux humains, non plus comme un élément naturel et aveugle, mais comme une entité, comme une chose vivante qu’anime une volonté raisonnée.

Glacé, mais luttant encore, il fit de suprêmes efforts.

Rien à faire. L’étau se refermait sur eux. Des congères paraissaient se former, barrant la route, les enfermant dans une citadelle de froid.

Finalement, à bout de forces, il tomba, serrant encore Catherine, et râlant, avec une expression d’indicible horreur :

    La neige est vivante…La neige est vivante…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

LA LUMIÈRE FROIDE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

 

Coqdor regardait l’épave.

Visage au hublot de l’astronef Fulgurant, le chevalier de la Terre suivait la manoeuvre qui permettait au grand navire spatial de se rapprocher de cette carène, errant dans l’espace, et qui constituait un péril majeur pour les navigateurs.

Il caressait machinalement le crâne de Râx, son pstôr, le bouledogue aux ailes de chauve-souris qu’il avait ramené de la planète Dzo.

Coqdor était vivement intéressé. Le vaisseau avarié que le Fulgurant avait repéré et était en train d’aborder semblait avoir été éventré par un météore de grande envergure.

Toutes choses de l’espace intéressaient Coqdor, même quand il n’était pas en mission, comme c’était le cas.

Les autorités terriennes lui avaient accordé de longs mois de détente, après qu’il eut participé, avec son ami l’inspecteur Robin Muscat, à de bien étranges enquêtes cosmiques([1]).

Aussi, quand le commandant Martinbras, maître du bord, qu’il connaissait de longue date, eut lancé, dans les interphones, l’ordre d’envoyer un commando de reconnaissance à bord du vaisseau inconnu, Coqdor sollicita l’autorisation de s’y joindre.

– Je n’ai rien à vous refuser, mon cher Chevalier.

Coqdor était fortement intrigué.

Il en avait touché deux mots à Martinbras. Le commandant du Fulgurant était lui-même surpris. Aucune disparition d’astronef n’avait été signalée dans cette région, relativement proche de la Polaire. D’autre part, les détecteurs du bord, capables de sonder les gouffres du ciel à des millions d’années de lumière, eussent immanquablement capté les radiations émanant soit d’un grand météore, soit d’un train de météorites.

Bref, on ne savait quel était ce navire, ni comment il avait pu être arrangé ainsi.

Cependant, le Fulgurant avait immobilisé l’épave à distance convenable, pour éviter toute collision dangereuse.

Des ondes de force maintenaient en équilibre la carène inconnue et un groupe de six hommes, munis de scaphandres spéciaux, autonomes et automobiles, sortaient par un sas et filaient vers l’épave. Coqdor discutait, par les talkies-walkies, avec le lieutenant Dorr chargé de reconnaissance par Martinbras :

– Cockpit éventré sur trente mètres au moins, une grosse pierre…

– Si c’est une pierre ?

– Il est vrai qu’on ne découvre aucune trace de feu. L’impact d’un bolide aurait, sans doute, provoqué une certaine thermie. Là, la déchirure est nette.

– Mais la coque a été entamée comme avec un formidable ciseau.

– Votre avis, Chevalier ?

– Je n’en ai pas encore, Lieutenant. J’ai quelque expérience de l’espace, et je sais que si les lois cosmiques sont immuables, leurs applications sont tellement variables, d’une constellation à l’autre, qu’il vaut mieux ne pas avancer d’hypothèses gratuites avant d’avoir vu.

Dorr se rangea à un avis aussi sage.

Le commando, mené par son chef, et flanqué d’un sixième membre qui était Coqdor, tournait autour du navire spatial immobilisé.

Certes, un astronef en plein vide représente le silence et, en dépit de ses formidables vitesses possibles, il n’offre à l’oeil qu’un aspect de parfaite staticité.

Pourtant, Coqdor, Dorr, et les cosmonautes, sentaient un léger pincement au coeur en tournant autour de la grande carène.

La mort devait régner à bord, on l’eût juré. Rien n’indiquait qu’il y eût le moindre signe de vie. Tous les hublots n’étaient que des yeux privés d’expression. Pas une lumière.

Vers l’arrière, ils découvrirent des signes, tracés sur la carène :

– Un navire d’Éridan, dit le lieutenant Dorr. Je reconnais leur sigle.

Éridan était bien loin. Les peuples civilisés de ce monde n’avaient encore eu que peu de contacts avec les Solariens, les Centauriens et les autres îlots galactiques qui communiquaient de plus en plus.

Rien d’étonnant donc à ce que le Fulgurant n’ait pas été alerté d’un sinistre survenant à une unité de ces planètes.

Les cosmonautes semblaient des poissons dans un océan sans limites. Ils longeaient la carène et arrivaient à hauteur de la déchirure.

Un instant, ils demeurèrent, flottant dans le vide, se stabilisant afin de mieux voir.

C’était sinistre. La revêture extérieure avait été arrachée ou, fit remarquer Coqdor, enfoncée.

On voyait les compartiments internes, des cabines, la coursive de bâbord, une partie de la salle des machines, tout cela évidemment hanté par la mort, tout l’oxygène respirable ayant fui.

– Aucun projectile n’a pu faire cela, dit la voix de Dorr, dans les audiophones.

– C’est mon avis, dit Coqdor. J’avais pensé comme vous, un instant, à un bombardement. Mais, sauf avis contraire, aucun conflit galactique n’est actuellement signalé. Il y a bien l’hypothèse des pirates, mais nulle arme n’a provoqué ce sinistre, j’en suis sûr. Ou alors, cela ressemblerait aux effets des boulets des temps anciens.

Ils abordaient.

Les six hommes réglaient leur gravitation artificielle en mettant le pied sur l’épave.

Dorr maintenait le contact avec le commandant Martinbras et le tenait minutieusement au courant des moindres gestes de ses hommes.

Presque aussitôt, le maître du Fulgurant entendit une singulière exclamation par audiophone :

– De l’eau !

– Hein ?

Dorr, après un moment de stupeur, enchaîna :

– Vous avez bien entendu, Commandant, de l’eau. Cet astronef est partiellement inondé. Nous avons poussé plusieurs portes magnétiques. Au-delà, de l’eau, partout. Des cadavres aussi, des cadavres qui, en certains points flottent littéralement.

– Dorr, expliquez-vous ! Branchez vos microcaméras !

Dorr obéit et donna l’ordre nécessaire à trois de ses hommes.

À bord du Fulgurant, Martinbras et son état-major purent alors suivre, sur les écrans, l’émission captée en direct par les enregistreurs que portaient les hommes du commando.

Coqdor allait en avant, fortement intrigué.

Dans son casque, il prononça, et on l’entendit jusque sur l’astronef :

– On se croirait à bord d’un navire englouti, sur un océan planétaire ou à bord d’un sous-marin éventré contre un récif.

L’eau ruisselait dans tous les endroits qui n’étaient pas en contact avec la portion du navire où le cockpit était déchiré. Là, évidemment, s’il y avait eu de l’eau, elle avait fui depuis longtemps.

Le commando chercha trace du ou des météores coupables.

Vainement. On voyait que la chose inconnue avait pénétré fortement dans le corps du navire. Était-ce un projectile ou un bolide ? Coqdor et l’officier, ainsi que les cosmonautes, tous spécialistes de ces questions, penchaient pour la seconde hypothèse.

Un projectile, cela suppose un échauffement quelconque lors de l’impact.

Or il était formel que nulle flamme, pas la moindre calorie, n’avait touché au navire d’Éridan.

– Un météore ? dit le lieutenant Dorr. Mais il aurait laissé des traces, c’est inévitable. On trouverait des fragments de minerai, quel que ce puisse être. Soberson ? Palowis ?

Les deux cosmonautes interpellés s’approchèrent :

– Les scintillomètres. S’il y a trace de minerai, il faut en découvrir la nature.

L’expérience se révéla négative. Coqdor, lui, parcourait l’épave.

Deux des hommes du commando l’escortaient. Avec leurs scaphandres, merveilleusement conditionnés, ils pouvaient s’aventurer dans les cabines ou les salles du navire envahies par l’eau.

Le spectacle était d’une grande tristesse.

Des corps flottaient, lugubres vestiges d’un équipage qui avait dû être jeune, joyeux, enthousiaste. Les Eridanais, belle race, quoique de petite taille, semblaient avoir été surpris car, pour la plupart, ils se tenaient encore auprès d’appareils que, de leur vivant, ils étaient certainement habilités à contrôler.

– Ils sont morts à leur poste. Donc pas d’alerte, pas d’attaque, pensa Coqdor. Et cette eau, cette eau qui a tout envahi. Ce mystérieux objet, engin ou bolide, qui éventre une carène. Il pourrait s’être produit évidemment une collision avec un autre navire, quoique le fait soit rarissime depuis qu’on parcourt les gouffres de la galaxie. Dans ce cas, je m’expliquerais mal qu’on ait ainsi abandonné le vaisseau qu’on vient d’avarier.

L’idée d’un astronef pirate ne tenait plus non plus. Car il n’y avait pas la moindre trace de pillage. Tout semblait en ordre, à l’inondation près.

Des malfaiteurs, incontestablement, auraient profité de la situation.

Dorr menait rondement son enquête. Mais les appareils hypersensibles ne trouvaient rien d’anormal.

Coqdor poussait loin ses investigations. À un certain moment, il lâcha même ses compagnons pour plonger dans une portion totalement emplie d’eau, où il faisait très noir.

C’était, sans doute, ce qui avait été le living-room collectif, la grande salle de séjour, avec la piscine centrale, près du bar. Coqdor y évoluait à l’aise, lorsque, soudain, ses yeux s’agrandirent.

Il éteignit son phare portatif, avec lequel il se dirigeait dans ce fond aquatique si singulièrement projeté dans le grand vide.

N’avait-il pas cru apercevoir une clarté. ?

Coqdor, toujours prudent, en homme qui connaît les immanquables surprises que recèle le cosmos, perpétuellement exploré et perpétuellement inconnu, nageait avec lenteur, évitant le moindre choc.

Le point, encore falot, grandissait, devenait plus net.

Coqdor commença à comprendre. Il avançait vers une porte dans laquelle un voyant avait été pratiqué en forme de hublot.

Le chevalier de la Terre, toujours plongé dans l’eau qui occupait totalement la grande salle, arriva devant ce hublot et y appliqua son casque.

Il éprouva un haut-le-corps.

Juste devant lui, il y avait un visage humain. Et ils se trouvèrent face à face.

Malgré son cran, Coqdor frissonna, pensant qu’il apercevait, dans l’autre partie de l’astronef, le cadavre d’un Eridanais, noyé là, de façon incompréhensible, en plein ciel, comme tous ses camarades.

Mais ce visage vivait, ces yeux cillaient, cette bouche remuait…

Coqdor sentit son coeur éclater de joie, parce qu’il découvrait une vie sauve. Un homme avait donc été arraché à cet enfer.

Et, dans les audiophones, le lieutenant Dorr et tout le commando, et là-bas, sur l’astronef, Martinbras et ses hommes, entendirent la voix triomphante du chevalier, qui fit même tressaillir Râx, bien nerveux depuis que son maître était parti :

– Un survivant… Il y a un survivant derrière la cloison étanche de la grande salle centrale.

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

Le sauvetage avait été long, difficile, périlleux.

Coqdor n’avait pas perdu de temps.

Après quelques signes d’encouragement à l’Éridanais survivant, il avait rapidement rejoint le gros du commando.

Aller chercher le malheureux était impossible pour le moment. Ce dernier était isolé dans un des rares compartiments encore étanches du bord.

Enfoncer la porte au hublot équivalait à le tuer, la formidable masse d’eau d’origine inconnue envahissant aussitôt cette dernière oasis où régnait l’oxygène.

Force avait été de retourner au Fulgurant, de ramener un scaphandre pour le pauvre cosmonaute. Entre-temps, Coqdor plongeait de nouveau et, reparaissant au hublot, tentait de rasséréner le rescapé.

Pour ce faire, il utilisait ses rares facultés psychiques.

Fixant de ses yeux verts le visage bouleversé de l’Eridanais, il lui dépêchait des pensées rassurantes, en ce mode de transmission de la pensée qui ne correspond à aucun langage articulé ou écrit, et que les télépathes connaissent bien.

Ce sont des pensées à l’état d’idées pures, en fait infiniment plus aisées à transmettre que des mots appartenant à un vocabulaire qui suppose toujours une convention de base, soit un effort d’adaptation supplémentaire.

Encore, si on ignore la langue dans laquelle le message est transmis, n’obtient-on qu’un résultat nul.

Dans le cas de deux personnages (émetteur et récepteur) parlant le même idiome, la difficulté est moindre, mais il faut compter avec les interférences parasitaires, qui peuvent perturber, mutiler ou fausser le sens de l’émission.

Autre cas : le récepteur connaît la langue de l’émetteur mais, si elle n’est pas la sienne, il lui faut traduire spontanément, ce qui ralentit le rythme de la réceptivité.

Coqdor, lui, s’exprimait de façon abstraite. Il pensait, se libérant des mots. Ainsi, fluidiquement, son esprit arrivait à cet autre esprit humain, l’influençait heureusement, et le pauvre Eridanais, enfermé, solitaire dans la carène de l’astronef sinistré, incapable de se sortir de ce gouffre puisque la masse d’eau pesait sur la cloison étanche, apprenait que ces sauveteurs providentiels allaient tenter de l’arracher à ce tombeau spatial.

Quand deux des cosmonautes, envoyés par le lieutenant Dorr, revinrent avec un scaphandre, il fallut encore rejoindre le survivant.

Coqdor se concerta avec l’officier cosmonaute.

La situation était difficile. On n’avait pas le choix.

Il fallait, avec les pistolets désintégrateurs, détruire la porte au hublot pour pénétrer dans le dernier compartiment étanche.

Mais ce serait la ruée des eaux, l’engouffrement d’un tourbillon qui menaçait de culbuter, de suffoquer, de noyer l’Eridanais.

Coqdor, alors, le prévint psychiquement.

Le dernier matelot du navire d’Éridan sut qu’on allait venir à son secours, mais que l’eau pénétrerait en même temps.

Coqdor lisait dans son esprit qu’il acceptait le risque, les hommes venus du Soleil-des-Neuf-Planètes promettant de se hâter de lui passer un scaphandre protecteur, même dans l’eau.

Le chevalier lut dans son cerveau :

– Tout pour sortir d’ici. Si je m’évanouis, vous me ranimerez ; si je meurs, que le maître du cosmos ait pitié de mon âme…

Coqdor le rassura encore et l’Eridanais sut qu’il allait s’endormir, sombrer dans un sommeil lénifiant, pour peu qu’il se laissât aller, qu’il s’abandonnât à la puissance de l’homme aux yeux verts.

C’était en quelque sorte une anesthésie télépathique que Coqdor voulait pratiquer. Il capta tout de suite dans le cerveau de l’homme, très las, très éprouvé, mais plein d’espoir :

– Je me remets entre vos mains.

L’Eridanais demeurait au hublot. Il regardait, dans l’aquarium formé par ce qui avait été la salle de séjour des astronautes d’Éridan, les formes assez sombres des hommes du Soleil transformés en hommes-grenouilles. Deux d’entre eux portaient le scaphandre à lui destiné.

La lampe portative de chacun d’eux faisait une petite étoile mobile, flottant entre deux eaux, jetant ses rayons tremblotants.

Enseveli dans ce cercueil invraisemblable, l’Éridanais voyait tout cela, et surtout, tout contre le hublot, les yeux verts incroyablement ardents de Bruno Coqdor.

Il ne vit bientôt plus que ces yeux. Puis tout sombra pour lui dans les abîmes de l’inconscient.

Coqdor le vit disparaître du hublot et pensa qu’il s’était effondré, terrassé par ses effluves mentaux.

– Lieutenant, dit-il dans le walkie-talkie, quand vous voudrez…

Il s’écarta de la porte.

Deux des hommes-grenouilles s’approchèrent, braquant leurs armes à rayon inframauve.

Deux traits de feu jaillirent et entamèrent la porte. Ce ne fut pas long. Par les interstices, au fur et à mesure que la flamme découpait, l’eau giclait déjà.

On n’avait plus le droit de manquer l’opération, car l’Eridanais eût été infailliblement condamné, le dernier compartiment devant être envahi par les eaux avant deux ou trois minutes.

La formidable pression fit d’ailleurs le reste du travail.

La porte céda en partie et un véritable maelström se forma. L’eau croulait comme dans un énorme entonnoir et les hommes-grenouilles devaient lutter pour tenir dans les remous.

L’eau broya finalement ce dernier obstacle. Deux autres cosmonautes se risquèrent dans l’entonnoir, amenant le scaphandre disponible.

Ils rejoignirent l’Eridanais dont le corps inerte tournoyait dans les ondes tumultueuses. Il n’était pas mort, cependant il ne respirait plus, Coqdor l’ayant mis en un véritable état de sommeil hypnotique. On lui fit enfiler le scaphandre puis, luttant, s’aidant mutuellement, se faisant la chaîne, le lieutenant Dorr, le chevalier et les autres hommes du Fulgurant extirpèrent le malheureux et s’arrachèrent eux-mêmes, non sans peine, à ce gouffre mouvant.

Cela, d’ailleurs, tendait à se stabiliser, la masse aqueuse achevant d’envahir le suprême refuge.

– Nous n’avons plus rien à faire ici, dit le lieutenant Dorr.

Ils avaient regagné le Fulgurant.

L’Eridanais avait été plongé dans un bain d’ondes réchauffantes, tandis que Coqdor, penché sur lui, libérait son cerveau de l’emprise psychique.

Pendant plusieurs heures, on l’avait soigné, dorloté.

Maintenant, il pouvait parler. Martinbras, entouré de ses officiers, commençait à l’interroger, en présence du chevalier que Râx avait retrouvé en manifestant bruyamment sa joie, sifflant longuement et cabriolant en battant l’air de ses ailes immenses.

Mais, au fur et à mesure que l’Eridanais parlait, s’exprimant dans ce code Spalax répandu d’un monde en l’autre pour favoriser les rapports entre Galaxiens, une certaine incrédulité, voire de la méfiance, s’inscrivait sur les visages des Solariens.

Mentait-il ? Ou, plus vraisemblablement, avait-il eu le cerveau dérangé par la catastrophe ?

Ce qu’il disait ne correspondait à rien de connu, ce qui n’est pas tellement surprenant à travers le cosmos, mais à rien de logique, rien de plausible, ce qui justifiait le scepticisme de Martinbras et des siens.

– Nous venions de la planète Ahx, située dans notre monde d’Éridan, et nous nous dirigions vers Algénib. Notre navire avait pour mission de se rapprocher le plus possible du monde polarien pour des expériences concernant la structure générale du Cosmos. Nos savants se basent d’ailleurs partiellement sur des travaux récemment révélés chez nous et dont les vôtres sont les auteurs puisque c’est de la planète Terre qu’on situe la Polaire comme étant le centre visuel du ciel. Cela les a aidés considérablement.

Zoa, tel était le nom de l’Eridanais, avait vivement intéressé ses interlocuteurs par ce préambule.

Ce n’était pas un savant, mais un de ces matelots spatiaux qui, dans toutes les constellations, subissent un entraînement particulier avant de participer aux grandes expéditions cosmiques, en même temps qu’ils font des études assez poussées.

Où cela s’était gâté, c’est quand Zoa, après avoir donné quelques précisions sur le navire, son équipage, et sa mission, avait abordé le sujet de la catastrophe.

– Nos radars avaient décelé un objet inconnu. Un météore de belle taille ? sans doute. Ce qui était surprenant, c’est que, visuellement, on ne pouvait le détecter. Il fallut mettre les contrôles en action. Quelle ne fut pas la surprise des spécialistes ! Ce bolide, ce corps errant dans le ciel, ce n’était pas du minerai. Ce n’était pas non plus un engin construit par la main des humanoïdes. Ce n’était que de l’eau, oui, Messieurs, de l’eau !

– De l’eau ? En plein vide, s’écria l’aspirant Max Taylor, un Américano-Terrien, bouillant et juvénile. Martinbras le rappela à l’ordre.

Zoa eut un faible sourire :

– Je comprends ce jeune officier. C’était fou, c’était impossible… mais vrai. Le radar attesta que l’objet céleste se rapprochait de nous. L’inquiétude commençait à régner à bord. Nos Eridanais sont souvent superstitieux.

– Comme tous les cosmonautes de la Galaxie, murmura Coqdor.

– …Ils parlaient déjà de météore-fantôme. Notre commandant, et nos savants se mirent en colère. Les fantômes n’existent pas…

– Pourtant, fit observer le navigateur Wolfram, on y croit dans tous les mondes connus.

– Parce que, partout, les humanoïdes ont conscience de l’au-delà, dit le chevalier.

Impatienté, Martinbras déclara qu’on n’était pas là pour parler métaphysique et Zoa continua son récit :

– …Quand nous entrevîmes la chose, c’était trop tard. Qu’était-ce ? C’était immense, quatre ou cinq fois comme notre navire, informe, avec des lignes brisées, des pans tranchés net, des aspérités et des anfractuosités. Du moins, pouvions-nous croire — cela ne dura que une ou deux minutes tant nous en étions près — qu’il s’agissait d’un prisme immense, errant dans l’espace, et invisible sinon à très courte distance tant qu’il n’accrochait pas la lumière.

– Vous étiez loin de toute étoile ?

– Dans un gouffre de vide immense. Vous pourriez le constater, chers amis de la Terre. Mais je crois que, depuis la catastrophe, nous avons longuement dérivé…

Martinbras se promit de demander d’autres précisions sur le point approximatif de la rencontre et pria Zoa de poursuivre.

– Dire ce que nous avons observé ? Un prisme, ai-je dit ? Ou bien quoi ? Un objet de nature encore inconnue ? En approchant, nous avons décelé des éclairs, des étincelles fugaces, sans doute des rayons lumineux émis par les hublots de notre astronef et que ce cristal formidable décomposait et déroutait.

– C’était donc brillant ? demanda Max Taylor, toujours avide de savoir.

– Oui, ami terrien. Non pas luisant de nature, semblait-il, seulement réagissant à la lumière. Je vous redis que ces observations, je les ai faites pour mon propre compte et ai eu à peine le temps de communiquer avec mes coplanétriotes. Quelques mots lancés m’ont fait comprendre que les uns et les autres voyaient et enregistraient les mêmes symptômes que moi. J’ai entendu la voix du commandant qui hurlait des ordres.

Martinbras allait dire un mot mais il se tut.

Coqdor, sans avoir la peine de lire dans sa pensée, sut que le vieux routier des étoiles désapprouvait à retardement son collègue éridanais.

Lui, Martinbras, eût donné plus tôt l’ordre que devait lancer le commandant du vaisseau d’Éridan.

– Il fallait s’écarter de la chose, reprit Zoa. Trop tard, hélas !… nous voulions en connaître la nature. Nous la voyions, vaguement translucide, impressionnante dans le vide, effrayante par ses formes tourmentées et ses gigantesques proportions. Et puis…

L’Eridanais eut un frisson. Il fit effort pour continuer, la gorge sèche :

– Je ne vous expliquerai pas ce qui s’est passé. Nous n’avons pu éviter la collision. Vous imaginez aisément la suite, la carène qui est enfoncée, la panique à bord, l’air qui disparaît, des hommes qui tombent asphyxiés, d’autres qui tentent de fuir, la mort de presque tout l’état-major. On cherche refuge dans les compartiments encore étanches. Bref, la chose était en quelque sorte encastrée dans l’astronef. On ne gouvernait plus et le monstrueux cristal nous emportait maintenant dans sa course à travers l’espace ; nous faisions bloc avec lui.

– Que s’est-il passé, ensuite ? demanda Dorr.

– Après, Lieutenant ? On a tenté de survivre. Mais c’était bien pis. Parce que l’eau commençait à envahir le navire. Oui, l’eau… Cette eau dont vous avez pu retrouver une bonne partie.

– Mais alors, mais alors, s’écria Taylor qui voulait comprendre.

Martinbras fronça le sourcil et Dorr poussa légèrement son jeune collègue du coude pour le faire taire.

– Parce que la chose fondait, dit Zoa, d’une voix maintenant fatiguée. Il fondait, cet iceberg, cette banquise, c’était de la glace. Un bloc formidable de glace, errant dans le ciel. En contact avec notre navire, il se réchauffait et, tout naturellement, alors que sa nature intrinsèque avait été conservée pendant le trajet — Dieu sait d’où il venait ! — il se liquéfiait, et la masse d’eau dégoulinait dans notre navire, envahissant tout, pesant sur les cloisons étanches, jusqu’à en faire éclater plusieurs.

Il se tut et son visage se crispa.

– Petit à petit, nos camarades disparurent, noyés. Noyés en plein ciel. Les cloisons cédaient. L’eau, il y en avait de plus en plus au fur et à mesure que l’iceberg fondait, crevait les parois et les portes, et faisait de nouvelles victimes.

Il était à bout de forces, après ce terrible récit.

– Je suis resté le dernier. J’attendais la mort. Et puis j’ai vu, comme dans un rêve, un visage humain, contre un hublot. Je…

Il faiblit et faillit s’évanouir.

Coqdor, en souriant, fit signe qu’il allait s’occuper de lui.

– Vous allez encore l’hypnotiser, Chevalier ? demanda le jeune Taylor.

– Non, boy. Je n’hypnotise que mes ennemis, car l’hypnose est une arme. J’aide psychiquement mes amis, ce qui n’est pas la même chose. En la circonstance, je pense que ce malheureux Zoa a plutôt besoin d’un réconfortant. Et je garde, dans mes bagages, une bouteille de bourbon, de l’Old Crow de la cuvée 2081, un excellent millésime. Cela vaudra mieux pour lui.

Un peu plus tard, tandis que Zoa reposait à l’infirmerie du bord, le commandant Martinbras, le lieutenant Dorr, le navigateur Wolfram discutaient avec Coqdor, qui leur avait fait goûter de son bourbon.

– Un iceberg dans le ciel, impossible ?

– Mille comètes, jurait Martinbras, je navigue depuis des années terriennes. Jamais je n’ai rencontré la moindre banquise dans l’espace, pas le moindre petit glaçon.

– Il serait bon, dit Wolfram, de pouvoir contrôler la dérive possible du navire sinistré. D’après Zoa, cela a duré des semaines terriennes, enfin, approximativement, d’après ce que j’ai cru comprendre.

– Nous étudierons, dit Dorr, les contrôles de l’Eridanais. Il y a, certes, des indications impossibles à comprendre pour nous, mais Zoa nous les traduira et nous pourrons ainsi estimer vaguement en quel point le ciel est dangereux comme un océan glacial.

– Si Zoa est capable de ces traductions, dit Martinbras.

– Douteriez-vous de lui, Commandant ?

– Non de sa bonne foi, mais de sa lucidité. Cette histoire d’iceberg est invraisemblable.

– Pourtant, je vous affirme, dit le chevalier, qu’il est parfaitement sincère. J’ai lu dans sa pensée, il dit vrai, j’en suis sûr.

– Alors vous croyez qu’une banquise…

– A entamé la carène de l’astronef puis, fondant à ce contact, a noyé l’intérieur du navire ? Oui, Commandant.

Martinbras grogna quelque chose où il était question de « tonnerre de la Grande Ourse » ou quelque chose d’approchant, et termina son Old Crow d’un seul coup, de fort méchante humeur.

Coqdor réfléchissait.

Il demanda, un peu plus tard, à entrer en contact avec la Terre. Il voulait parler à son ami de toujours, l’inspecteur Robin Muscat, de l’Interplan, la police interplanétaire.

Martinbras obtempéra à son désir.

De relais galactique en relais galactique, les divers postes, à une vitesse foudroyante, établirent un duplex avec Paris-sur-Terre.

Mais Coqdor apprit que Muscat était absent.

Il était parti faire une enquête. Une enquête qui, jusqu’à nouvel avis, ne concernait que la planète-patrie.

En Bourgogne, alors que c’était le plein été, deux jeunes gens, retrouvés frigorifiés, et très malades, affirmaient qu’une petite vallée avait été brusquement envahie par de la neige.

Et le chevalier Coqdor, ayant su cela, demeura rêveur.

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

L’inspecteur Robin Muscat avait pour méthode de ne jamais brusquer ceux qu’il interrogeait.

Il savait les écouter en évitant, sauf cas bien précis, cet air dubitatif qui trouble le parleur et le fait s’égarer dans son discours. Et comme c’était le cas, quand il avait affaire à un garçon fortement commotionné, il lui prêtait une oreille complaisante, tout au moins en apparence.

À l’hôpital de Joigny, sur les bords riants de l’Yonne que Muscat pouvait apercevoir, coulant paisiblement entre des rives qu’on avait reboisées pour lutter contre l’envahissement urbain, il lui semblait cependant difficile d’ajouter foi au récit de Jean-Loup Verlin.

Et pourtant…

Le jeune homme se débattait dans son lit :

– Je vous jure, Monsieur l’Officier de police, de la neige, de la glace, partout ! Et cette chose, ce cylindre qui était aussi de la neige et qui remuait, qui tournait sur lui-même, qui vivait… On aurait dit un essaim. Oui, c’est ça, un essaim ! Fait de millions de petits flocons. Je les voyais briller, comme agités d’une vie propre. Je…

Il s’énervait et une infirmière, qui veillait, venait demander à Robin Muscat d’attendre un peu pour reprendre l’interrogatoire.

– Il délire, il a eu de la fièvre. Pourtant, les docteurs disent qu’il va beaucoup mieux. Mais, dès qu’on parle de ses hallucinations, ça le reprend…

Jean-Loup bondit en entendant ces mots :

– Non, Mademoiselle, pas des hallucinations. J’ai bien vu de la neige, et Catherine l’a vue comme moi…

Il s’interrompit et reprit, sur un ton anxieux :

– Catherine, comment va-t-elle ?

– Vous me le demandez trente fois par jour, soupira l’infirmière.

– Dites-le lui une trente et unième, doit doucement Muscat, cela lui fera tellement plaisir.

Jean-Loup le gratifia d’un regard de reconnaissante sympathie, pendant que l’infirmière reprenait :

– Eh bien, Mlle Catherine ne va pas mal. Certes, elle a toujours beaucoup de fièvre, et elle a encore des cauchemars. Mais les engelures vont de mieux en mieux, grâce à l’intracorol.

– Les engelures. Vous entendez, Monsieur. Des engelures, comme les miennes. Regardez mes mains et mes pieds. Est-ce qu’on contracte des engelures en Bourgogne, en plein mois de juillet ?

Il tendait ses mains meurtries que le pansement à l’intracorol, venu de la planète Vénus jusqu’à l’hôpital ultramoderne de Joigny, achevait de neutraliser.

– Tout doux, dit Muscat. Je sais que vous avez subi les atteintes du gel.

Il demanda encore quelques détails au jeune homme et le quitta, lui promettant de revenir le voir avant de regagner Paris-sur-Terre.

– Vous me croyez, au moins ? Vous me croyez, Monsieur l’Officier de police ? Parce qu’ici, on ne me croit pas. Ni ma famille ni les médecins. Personne… On dit que je suis fou.

Jean-Loup put dire ensuite qu’il avait été fortement impressionné par le mouvement de Muscat.

L’inspecteur de l’Interplan revenait sur ses pas, se campait devant le lit, prenait la main de Jean-Loup et le regardait bien en face, de ses yeux vifs, étonnants d’éclat sous le front haut que surmontaient les cheveux taillés en brosse :

– Je vous crois, Jean-Loup.

Pendant que le jeune homme s’étendait, un peu calmé, mais songeant encore et toujours à Catherine, Robin Muscat se rendait chez le commissaire central de Joigny.

Tout de suite, on lui montra les pièces à conviction.

Muscat caressa, rêveur, le plumage d’un passereau raidi, trouvé dans la vallée, non loin des corps inertes de Jean-Loup et de Catherine.

– Et voici, dit un secrétaire, les fleurs des champs, l’épi de blé, les cerises sauvages…

Muscat regarda tout cela.

Fruits et fleurs desséchés, noircis, meurtris.

D’après le rapport des experts, aucune erreur n’était cependant possible. Ces végétaux avaient subi les assauts d’une température extrêmement basse, brusquement, alors qu’ils étaient en pleine maturité.

– Puis-je entendre le témoignage, maintenant ?

Un magnétophone reproduisit, pour Muscat, la déposition d’un cultivateur, puis celle d’un braconnier qui avait trouvé les deux jeunes gens.

Le premier pensait avoir été victime d’un mirage. Il connaissait bien ceux de l’Afrique et pensait que, pour une raison inconnue, il avait eu la vision de quelque paysage lointain, polaire, ou tout au moins scandinave ou finnois. Mais, pendant quelques instants, il avait aperçu la vallée couverte de neige. De très loin. Mais il l’avait vue. Ou cru voir.

Quant au braconnier, bien qu’en état d’illégalité, il s’était racheté en donnant l’alerte. L’hélico de la gendarmerie était promptement venu au secours de Jean-Loup et de Catherine. Les gendarmes avouaient avoir remarqué une certaine humidité dans la vallée. Mais le soleil y régnait normalement et au premier abord rien ne semblait insolite, sinon que le couple était en mauvais état.

Ce n’est qu’ensuite, et tandis que les médecins constataient que Catherine et son compagnon semblaient avoir subi un commencement de congestion dû à une baisse de thermie, avec les troubles corollaires normaux, que les enquêteurs avaient glané, dans la mystérieuse vallée, les éléments réunis au commissariat que Muscat pouvait examiner à loisir.

Depuis, il y avait foule, dans le petit bois perdu.

Mais personne ne voyait plus rien. C’était un petit bois semblable à tous les petits bois du pays de France, au plus fort de l’été.

Muscat ne voulait pas quitter Joigny ce soir-là. Il dîna en solitaire sur les bords de l’Yonne, après s’être promené une heure durant dans les rues « bien pavées » et « mal pavées » que de prudents édiles avaient su conserver tel qu’au temps de la reine Jeanne alors que les Terriens étaient en train de voler aux plages de la Galaxie. Un représentant de la milice, cet organisme militaire et policier qui assurait la paix sur la planète-patrie, s’envola soudain de la rive opposée, soutenu par un réacteur individuel.

Il vola ainsi au-dessus du fleuve. Muscat le regardait distraitement mais le milicien vint atterrir près de lui, salua et lui tendit un pli.

– Inspecteur, un hélico arrive.

Muscat régla rapidement sa note. Entre-temps, l’hélico descendait sur la berge.

En moins de trois minutes, Muscat eut rejoint le commissariat et se fut rendu dans la salle des télécommunications.

On l’avait appelé. De très loin. Des parages de l’Etoile Polaire.

Il fallut deux bonnes heures pour qu’on pût rétablir un duplex convenable avec l’astronef Fulgurant. Muscat, intrigué, grillait cigarette sur cigarette, en bavardant avec le commissaire et le préposé, s’énervant parfois, puis retrouvant tout son calme.

Enfin, on toucha le Fulgurant, de relais en relais. Muscat et Coqdor, sur les petits écrans, se firent face à face.

Le chevalier, sans grands préambules, expliqua à Muscat ce qui venait de se passer dans l’espace lointain.

– Dieu du Cosmos, s’écria l’inspecteur. Savez-vous d’où je viens ?

– Oui. Je le sais déjà. Une histoire de neige spontanée, en plein été, dans les coteaux bourguignons.

À des millions de milliards de lieues, ils se regardaient, silencieux tout à coup.

Ils étaient conscients de se trouver devant quelque mystère cosmique d’un mode inédit.

Puis ils se reprirent, échangèrent quelques pensées.

Après le duplex, Muscat retourna à l’hôpital. Il bondit vers le lit de Jean-Loup.

– Jeune homme, lui dit-il, je vous fais confiance. Je vous le redis. Parlez-moi de ces cylindres, de ces cocons de neige vivante, comme vous dites vous-même. Ne négligez aucun détail…

Jean-Loup, les yeux brillant de joie, comprenant que quelqu’un voulait vraiment ajouter foi à son récit, décrivit le phénomène de son mieux.

Muscat fit, à l’Interplan, qui le transmit au Présidium central du Martervénux (confédération des planètes-soeurs Mars-Terre-Vénus et satellites) un rapport circonstancié.

Il fit des rapprochements avec les événements vécus par le Fulgurant et demanda l’ouverture d’une enquête à l’échelon mondial.

Il n’obtint satisfaction qu’après une semaine de retard.

L’administration mondiale n’était jamais qu’une administration et la lenteur continuait à la caractériser, comme aux siècles de la préhistoire spatiale.

Seulement, la radiotélé mondiale relata trois nouveaux faits.

La riante planète Phocca, dans la constellation de Cassiopée, avait été plongée, totalement, dans un hiver rigoureux qui avait fait des dégâts considérables, pendant deux rotations totales de ce petit monde.

En maints endroits, les Cassiopiens avaient signalé les étranges cocons vus par Jean-Loup Verlin. Là aussi, ils engendraient des zones réfrigérées.

Ensuite, cela se passa sur un satellite de Neptune. Une véritable pluie de blocs de glace, d’un poids formidable, atteignant, estimait-on, plusieurs tonnes. Un village de pionniers, en préfabriqué, avait été totalement détruit, et les victimes étaient nombreuses.

Le troisième phénomène eut, sur la Terre, un retentissement tout particulier.

Il ne se passait pas sur la planète-patrie mais sur sa voisine la plus proche de l’espace : la Lune.

Il y avait beau temps que le satellite avait été conquis en prélude aux grandes aventures cosmiques. Mais il n’en était pas moins vrai qu’on ne pouvait y vivre que dans des cités composées de maisons sphériques, à coupoles gonflables, ou dans le monde souterrain que les pionniers avaient organisé à partir d’un labyrinthe creusé par des mains inconnues, des millions d’années auparavant.

Or, sur ce monde à la surface désolée, privé de toute atmosphère, de toute hydrographie, neige et glace avaient brusquement fait leur apparition.

D’Archimède à la mer des Nuées et de Copernic à l’océan des Tempêtes, des masses glaciaires se formaient, des tourmentes de neige s’abattaient.

Les Luniens d’importation, qui ne circulaient qu’en véhicules spéciaux ou, de façon autonome, qu’avec des vêtements adéquats, avaient remarqué la présence de ces essaims de neige que Jean-Loup Verlin avait été le premier à décrire

Le plus ahurissant fut la disparition de l’assaut glacial, qui ne laissa guère de traces et, cette fois au moins, ne fit pas de victimes.

La Terre se crut visée. Phocca et Neptune, c’était loin. Mais la Lune et la Terre, c’était trop.

Du coup, Jean-Loup et Catherine devinrent les héros du jour.

Muscat ne perdait pas de temps, lui. Il reprenait le contact avec le Fulgurant qui poursuivait sa croisière lointaine et les observations s’accumulaient, au siège de l’Interplan, où grossissaient les dossiers.

Muscat était naturellement retourné à Joigny. Malheureusement il n’avait encore pu interroger Catherine.

La jeune femme, après avoir frisé la congestion pulmonaire, avait été rapidement mise hors de danger. Mais son état mental ne s’améliorait guère et elle demeurait victime de cauchemars. Elle délirait fréquemment.

Robin Muscat put l’entendre pleurer, disant que la neige voulait la tuer.

Elle réclamait souvent Jean-Loup et lui, maintenant complètement guéri, venait à son chevet, et la prévenance de son compagnon apaisait la pauvre enfant.

Le policier de l’espace contemplait le jeune couple. Ils étaient charmants, tous les deux, et il admirait la beauté saine et franche de la jeune Bourguignonne, ce fruit bien en chair qu’un mystère angoissant était venu flétrir.

Les journalistes, les cinéastes, assiégeaient Jean-Loup. Mais lui était excédé par de tels assauts. La santé de Catherine le préoccupait tout particulièrement. Depuis leur aventure, qu’il avait pu prendre lui-même bien à la légère au départ, il se sentait irrésistiblement attaché à la jeune fille. D’une promenade au beau soleil d’été était née en lui une passion inconnue et il passait de longues heures au chevet de Catherine que sa seule présence tirait de ses phantasmes.

Pourtant, il avait d’autres idées en tête. Maintenant, il se sentait résolu à tout pour percer l’énigme qui sévissait sur le monde et dont il avait été le premier témoin, la première victime.

Lorsqu’il sut que Robin Muscat allait s’embarquer pour rejoindre l’astronef qui croisait dans les régions polariennes, il prit une décision subite, ayant heureusement constaté que Catherine se remettait, que son état mental ne donnait plus aucune inquiétude.

À Paris-sur-Terre, Muscat fut bien surpris de voir arriver le jeune étudiant.

Leur conversation fut brève, décisive, Muscat étant un homme qui n’aimait guère perdre son temps.

– Vous êtes mon témoin numéro un, vous faites les sciences ex. Je pars pour l’autre bout du monde, je vous préviens…

– Je suis déjà allé en vacances sur Vénus. L’espace ne me fait pas peur.

– Mais ce que nous allons affronter, mon gars, c’est autre chose. Enfin, vous êtes décidé ? Pas de regret pour Catherine ?

Une flamme brillait dans les yeux de Jean-Loup :

– Je sais maintenant, Monsieur Muscat, qu’elle m’attendra. Et moi, je n’aurai de cesse que je n’aie percé le mystère qui a fondu sur nous.

– C’est bon. Je vais vous aider pour les formalités nécessaires.

Vingt-quatre heures après, tous deux quittaient la Terre par astrobus subspatial.

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

 

Jean-Loup pensait à Catherine.

Du moins y pensa-t-il longuement pendant le début du grand voyage.

Muscat, expert en choses de l’espace, savait que, petit à petit, le jeune homme serait fasciné, absorbé par les grands mystères du vide. Oh, certes, il n’oublierait pas totalement celle qu’il considérait maintenant comme sa fiancée, une fiancée idéale, un peu mythique, surtout avec la formidable distance qui les séparait et augmentait à une vitesse vertigineuse.

Mais, comme tous ceux qui se lancent à travers la Galaxie, il serait bientôt un autre, pensait Muscat.

De relais en escale, d’astrobus en astronef de ligne, de canot spatial en soucoupe, ils franchirent ainsi des dizaines et des dizaines d’années de lumière.

Les autorités du Martervénux ne pouvaient tout de même pas mettre un navire spécial à la disposition du représentant de l’Interplan et de l’étudiant en sciences expérimentales auquel il avait pris fantaisie de l’accompagner. On leur favorisait le voyage jusqu’au Fulgurant, c’était déjà énorme et ils l’appréciaient à sa juste valeur.

Robin Muscat, chargé de mission, avait vu ce qu’il pouvait tirer de la présence de Jean-Loup, dans l’étude à laquelle il allait se livrer. Il était persuadé que, pour percer le mystère de ce froid spontané, la présence d’un expert, si jeune soit-il, ne serait pas inutile.

C’est sur un tel rapport qu’il avait obtenu un passeport céleste pour Jean-Loup. Maintenant, il ne regrettait pas ce geste car il avait gagné un compagnon agréable qui travaillait à ses côtés, l’aidant à classer ses notes sur les rapports parvenus de divers coins du monde, et apportant de précieux renseignements sur la façon de les étudier.

À deux reprises, le phénomène s’était manifesté de nouveau.

Pluie de glaçons géants sur une planète de la Balance, envahissement de l’hiver subit sur le monde de Koar, délicieux ensemble de planétoïdes tournant autour d’un soleil situé dans la constellation d’Hercule, et où, pratiquement, le froid était inconnu.

Les plongées subspatiales rapprochaient sans cesse Muscat et Jean-Loup des parages où croisait le Fulgurant.

Quand il ne travaillait pas avec Muscat, Jean-Loup s’attardait à contempler une photo en reliefcolor, une photo de Catherine, bien entendu.

Il rêvait sur le beau visage bien en chair, il l’imaginait dans le ruissellement des blés et des coquelicots.

Et puis, il revoyait le drame, il songeait à l’énigmatique essaim de flocons vivants, que Muscat soupçonnait fortement d’être le deus ex machina du bouleversement thermique spontané.

Au fur et à mesure qu’il s’éloignait de la Terre, cependant, il subissait l’emprise de cette vie vertigineuse. Muscat ne fut pas surpris de constater qu’il parlait moins de sa bien-aimée et que, petit à petit, il laissait ses regards aller plus longuement dans le grand vide, et délaissait un peu la photo en reliefcolor.

– L’envoûtement se produit… Que d’amours sont mortes, lorsqu’un des deux s’élance à travers l’espace, presque hors du temps…Il ne faudrait pas qu’il restât trop longtemps loin de la Terre…

Le spectacle sans cesse renouvelé, de l’immensité noire où flambaient les soleils bouleversait Jean-Loup. Son premier voyage Terre-Vénus-Terre était bien simple, eu égard à une telle randonnée.

– Vous aviez pris un astronef de banlieue, disait Muscat, maintenant, c’est la grande ligne.

– Malheureusement, disait Jean-Loup en riant, que de changements.

– Et nous finirons par un vrai tortillard. À notre dernière escale, il nous faudra rejoindre le Fulgurant par nos propres moyens.

– Et comment cela, Monsieur Muscat ? Plongerons-nous dans le vide ?

– Ce sera plus simple. Après le Centaure, Orion, Bételgeuse, Bellatrix, Cassiopée, et les dernières plongées subspatiales qui nous font franchir, en quelques secondes, des distances dont le chiffre vous fait frémir, nous arriverons à la dernière planète visitée par le Fulgurant. Un monde situé dans la direction polarienne. Là, nous fréterons un canot spatial, engagerons un pilote, et nous tenterons de retrouver le croiseur terrien dans l’espace.

– Diable, dit Jean-Loup, après être resté bouche bée pendant une demi-minute, alors que Muscat allumait une cigarette en riant, il me semble que c’est risqué…

– Mon jeune ami, il ne fallait pas venir.

– Mais je ne regrette rien. Je dis seulement…

– Que c’est risqué. C’est le mot. Mais nous devons retrouver le chevalier Coqdor, confronter nos points de vue et découvrir, si c’est possible, l’origine, et le point central, du mystère qui désole l’Univers…

– Bon. Mais rien ne prouve qu’il se trouve justement par-là.

– Si. J’ai au moins une présomption. Jusqu’alors, les phénomènes se sont produits dans diverses planètes : Terre, Lune, Phocca, Neptune, etc. La seule rencontre spatiale a été celle de l’astronef d’Éridan. Jusqu’à nouvel avis, elle peut être accidentelle, tandis que les autres…

Jean-Loup écoutait attentivement :

– Les autres, ne sont-ce pas des accidents aussi ?

– Ce qui vous est arrivé ? Et ces bombardements de planètes par un groupe d’icebergs ? Non, Jean-Loup. JE CROIS QUE CELA EST VOULU.

Jean-Loup bondit :

– Vous penseriez qu’une volonté ?…

– Pourquoi pas ? Ce n’est pas le hasard, croyez-moi. Quelqu’un, une entité, un être, un dieu ou un démon, tente quelque chose. Son pouvoir semble illimité en raison des distances formidables séparant les lieux où il attaque. Mais la rencontre fortuite d’un cosmonef et d’une banquise, ça, c’est peut-être involontaire…

– Et dans ce cas, vous penseriez que le centre du problème se trouve justement dans les régions voisines — avec la relativité spatiale — du lieu de la catastrophe du navire éridanais ?

Muscat frappa sur l’épaule de Jean-Loup et lui offrit une cigarette :

– J’ai eu raison de vous emmener, garçon.

Il alla regarder par la grande baie de dépolex de l’astronef, rêva un instant devant les étoiles lointaines.

– Quelle nouvelle menace sur le monde ? Quelle force inconnue se manifeste encore ? Depuis que les hommes vont d’un monde en l’autre, des puissances se déchaînent. Nos ancêtres, rivés à leur sol, étaient sans doute plus tranquilles.

– Ne regrettons rien, s’écria Jean-Loup, enthousiaste. Le rôle de l’homme n’est-il pas de régner sur le Cosmos, pour lequel il a été créé ?

Muscat sourit et ne répondit pas.

Il aimait ces élans juvéniles et s’attachait à son poulain au fur et à mesure qu’il découvrait cette âme vibrante et sans fausse pensée.

Cependant venait le moment de quitter le dernier astronef de ligne.

On était encore bien loin de la Polaire, mais déjà Muscat était attendu sur la petite planète Azoara.

Les autorités l’accueillirent dignement, ainsi que son jeune compagnon, comme représentants de la Terre. Jean-Loup n’en revenait pas. Il avait entrevu, brièvement, à chaque escale, des mondes bleus, verts, pourpre, arides ou fertiles, richissimes ou désolés. Il avait découvert des hommes monstrueux ou semblables à des Pygmées, des races incroyablement diverses, des animaux et des plantes défiant toute imagination. Certes, comme tous les étudiants de son siècle, il avait des lumières de tout cela, mais il se devait d’avouer que l’illustre Claude Bernard avait bel et bien eu raison de dire que rien ne valait la méthode expérimentale.

Il sut aussi que, partout, les hommes étaient les hommes en dépit de grandes différences morphologiques.

Azoara était habitée par un peuple d’Albinos, civilisé quelques siècles plus tôt par une race très évoluée originaire de Sirius, et qui avait apporté la sapience et la technique.

Jean-Loup fit donc connaissance avec le pilote mis à leur disposition, un jeune Albinos — du moins sut-on qu’il était jeune car ils paraissaient se ressembler tous.

Grand, incroyablement mince, avec sa peau blanche, ses yeux rouges, ses cheveux incolores, il n’était vraiment pas beau. Pourtant, c’était encore un homme. Il parlait le spalax, que Jean-Loup avait quelque peu étudié à l’université de Paris-sur-Terre.

Il avait un nom compliqué, quelque chose comme Oxxalivayam, mais Muscat, pratique, proposa de l’appeler Oxxa, ce que Jean-Loup adopta aussitôt.

Un canot spatial, d’un modèle inconnu de Muscat qui avait cependant beaucoup bourlingué dans le Cosmos, s’enleva d’Azoara. C’était une création des ingénieurs de Sirius, capable, en dépit de ses petites dimensions, d’un rayon d’action d’autant plus illimité qu’il pouvait plonger subspatialement.

Les duplex avaient été établis le plus souvent possible avec le Fulgurant, si bien que Muscat put dire à Jean-Loup qu’il le présenterait avant vingt-quatre heures de cadran (le temps n’existant pratiquement plus en dehors des mesures des aiguilles) au chevalier Coqdor.

Malheureusement, quelques tours de cadran plus tard, Oxxa éprouva quelques difficultés pour rétablir le contact.

Si le canot spatial se comportait admirablement et avait déjà parcouru quelques millions de kilomètres depuis l’envol d’Azoara, le Fulgurant ne répondait absolument plus aux appels.

Muscat suggéra à Jean-Loup de mettre son nez dans les appareils de sidérotélé :

– Je ne sais pas si c’est absolument votre partie, mais…

– Nous avons un peu étudié la question, au cours de ces dernières années scolaires.

Jean-Loup, d’ailleurs, y perdit son latin et, comme disait Muscat, son spalax.

Les cosmonautes en vinrent à supposer que, depuis un moment, l’astronef du commandant Martinbras naviguait en plongée subspatiale.

Dans ce cas, rien d’étonnant à ce que les ondes radio ne puissent lui parvenir. Ce n’était d’ailleurs qu’une question de patience, les manoeuvres de ce genre ne pouvant s’éterniser sans grand danger pour le navire et son équipage.

Cependant, l’Albinos guidait ses deux compagnons dans une direction qui prenait la Polaire pour axe. Par la suite, on verrait à modifier la route mais, pour cela, les indications transmises par le Fulgurant seraient indispensables. Comme on était encore loin des régions spatiales où évoluait le navire qui emportait Coqdor, Muscat estimait qu’on ne risquait rien en poursuivant la route à une allure qui approchait celle de la lumière.

L’homme de l’Interplan, bientôt, donna des signes d’inquiétude.

Le silence du Fulgurant l’inquiétait.

Silence qui se prolongeait. Jean-Loup était totalement saisi de vertige. Jusque-là, il avait navigué sur de grands navires de l’espace qui, à peu de chose près, rappelaient les paquebots qui évoluaient sur les océans de tous les mondes connus et à bord desquels la vie des passagers était des plus agréables.

Sur le canot, c’était autre chose.

Non seulement, en raison de l’étroitesse des lieux, se trouvait-on dans une ambiance bien plus militaire que touristique, mais encore l’étudiant en sciences expérimentales de l’université de Paris-sur-Terre pouvait-il constater combien les trois hommes se trouvaient perdus dans l’immensité cosmique.

On ne sentait plus la chaleur humaine de plusieurs dizaines ou plusieurs centaines d’humanoïdes, fussent-ils originaires des constellations les plus éloignées. On était là, tous les trois, sur ce malheureux petit engin qui, en dépit de ses grandes qualités techniques et de son vaste rayon d’action, n’en était pas moins qu’un petit fragment de métal lancé dans les vides effrayants séparant les étoiles les unes des autres.

Muscat, pourtant, ne l’avait pas leurré.

Dès le départ, il lui avait représenté ce qui l’attendait et quelles terreurs peuvent naître parfois chez les cosmonautes ainsi perdus.

Jean-Loup, encore sous le coup de l’étrange aventure de la vallée enneigée en plein été, stimulé par sa passion naissante pour Catherine, avait déclaré tout braver.

Maintenant, sa jeunesse reprenait le dessus. Peu expérimenté sur la vie, il éprouvait souvent des frissons désagréables en contemplant ces étendues — si le terme avait encore un sens — ce vide impressionnant autour du malheureux petit canot.

Il tentait d’évoquer Catherine, comme un antidote, un exorcisme contre l’envoûtement des gouffres insensés dans lesquels il s’était jeté.

Et l’image de la fille fraîche et saine fuyait, lui échappait. Son imagination ne projetait plus aucune image sur ce fond plus que noir où luisaient les joyaux des soleils, qui paraissaient immobiles et fixes comme des fanaux.

Le vagabondage de la pensée était en quelque sorte annihilé. On ne voyait pas plus avant, on ne voyait que cela. Ce vide, c’est-à-dire rien.

Le fond noir n’était qu’apparent et fuyait sans cesse. Jean-Loup avait froid au coeur en pensant qu’il n’y avait plus de limites devant lui et que ces soleils, il pouvait les dépasser comme il en avait déjà dépassé un certain nombre de millions depuis son envol de la Terre.

La peur commençait à l’étreindre.

Il ne disait rien. Il n’osait se confier à Muscat, bien qu’il eût découvert, sous le flegme apparent, sous le masque froid et souvent caustique du policier, un sens humain généreux et profond. Quant à l’Albinos Oxxa, encore qu’il ne fût nullement antipathique, Jean-Loup ne se voyait pas en train de lui parler intimement.

Oxxa, d’ailleurs, était assez peu émotif, semblait-il. Il se contentait de mener le canot avec conscience, ne dormant que quelques heures au cours desquelles Robin Muscat, familiarisé avec les choses de l’espace, prenait la direction en main, sous l’oeil intéressé de Jean-Loup.

Ensuite, reposé, restauré, très calme, l’homme à la peau blafarde se remettait aux commandes. Il ne tardait pas à dire qu’on ne pouvait toujours pas joindre le Fulgurant et qu’on fonçait, sans savoir où on allait.

La Polaire était loin, à des milliards de lieues, bien qu’elle servît de point de repère. Alentour, il n’y avait rien. Du moins rien de connu.

Petit à petit, tout cela s’infiltrait en Jean-Loup. Oublié, Paris-sur-Terre, la famille, les amis, le monde vivant…Oubliée Catherine !

Oui, il en était là. Le vertige augmentait sans cesse. Un vertige lucide. Un sens du rien, du néant, du vide, de l’abstrait, du non-être, qu’aucun métaphysicien rhéteur n’aurait jamais pu lui inculquer du haut de sa chaire, avec de pompeux discours.

Il était perdu, isolé. Car il sentait bien que ses deux compagnons, s’ils gardaient leurs réflexions pour eux, devaient éprouver quelque chose d’analogue.

Jean-Loup voyait ce fond de ciel qui n’était rien et qui fuyait devant lui alors qu’il s’y enfonçait à vitesse insensée.

L’absurde de la situation, la carence des mots à exprimer les pensées, le néant même de ces pensées, l’étreignaient horriblement.

– Quelque chose ! Qu’il se passe quelque chose !

Il fut exaucé. Oxxa annonça, sur l’écran radar, l’approche d’un monde inconnu.

Jean-Loup sentit son coeur bondir de joie. Une planète, un refuge. Un sol où poser ses pas, et plus cette lancée dans l’immensité annihilante.

À l’oeil nu, ils virent, un peu plus tard, un point brillant. Ce n’était pas un soleil, mais une petite planète. L’astre dont elle dépendait n’avait pas encore été situé par les cosmonautes, quand ils en furent assez proches.

Mais cette brillance intriguait Robin Muscat.

Bientôt, ses observations portèrent leurs fruits. Et il put déclarer à Jean-Loup et à Oxxa :

– Une planète de type terrien, philohumaine. Mais totalement recouverte d’une couche de glace, d’un amoncellement de banquises. Tout est gelé, alors que les contrôles attestent un sol fécond, une végétation luxuriante, la présence de vie animale et probablement humaine. Attendons-nous au pire. Je pense que ce monde est victime, comme plusieurs autres, d’une attaque du froid, de ce froid mystérieux et agissant, dont vous avez été le premier, Jean-Loup, à constater les effets.

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

 

Lentement, le canot descendait, conduit de main de maître par Oxxa.

Le sol de la planète inconnue semblait venir à la rencontre des astronautes. C’était une véritable féerie et cependant Jean-Loup en éprouvait une profonde angoisse.

Muscat, lui, demeurait sombre. Il avait vu tant de spectacles à travers ses randonnées spatiales. Certes, il eût pu apprécier, en esthète, la splendeur blanche de ce monde artistement enrobé de givre, mais il savait que ce n’était qu’un effet de l’ennemi mystérieux.

Le ciel demeurait d’ailleurs très pur, d’un bel orangé clair tirant à peine sur le mauve, ce qui attestait, avec la douceur de l’air, un temps printanier. D’ailleurs, l’astre tutélaire éclatait au zénith et ses rayons tombaient sur la soucoupe qui, engagée dans l’atmosphère tiède, commençait à chauffer, ce dont ses occupants ressentaient les effets.

Et pourtant, neige et glace désolaient le paysage.

L’engin se posa. Les contrôles attestaient un monde parfaitement habitable. Les trois hommes sortirent un instant après, ayant revêtu des combinaisons spéciales, dites d’escale, souples et résistantes comme des armures. Toujours prudent, Robin Muscat avait exigé qu’on prît des armes et qu’on ne s’éloignât pas de leur petit navire.

Sous le soleil, ils transpiraient déjà.

Cependant, ils marchaient sur la neige. Autour d’eux, un silence absolu régnait. Et tout était blanc, de ce blanc éblouissant, merveilleux, écoeurant à force de monotonie. Blancs, les grands arbres, aux espèces inconnues et difficilement décelables. Blanc, le sol. Blancs, les collines et les rochers. Et de vastes étendues glacées indiquaient des lacs et des cours d’eau, tous figés par l’absolu du grand froid.

Il était hors de doute que le climat, la saison, le type planétaire, tout criait un monde joyeux et vivant et que cette chape blanche ne pouvait être que contre nature.

Ils avançaient, lentement, sans parler.

Tous trois, même Oxxa qui connaissait les prémices de l’aventure, avaient la même idée, sans se la communiquer.

Ils pensaient que, d’un instant à l’autre, ils pouvaient se heurter à l’adversaire, à l’ennemi du cosmos, à un de ces essaims neigeux, vivant d’une vie effrayante, qui semblaient à l’origine du désastre.

Jean-Loup jeta cependant un cri en montrant, à ses compagnons, des corps étendus, recouverts d’une carapace glacée.

– Des humains…

Totalement ensevelis par une sorte de sarcophage que le gel leur avait constitué, il y avait là cinq hommes et deux femmes. L’une d’elles serrait un enfant contre son sein.

Immobiles, visages bouleversés, les cosmonautes regardaient les victimes.

On ne pouvait plus rien pour elles sans doute. Le froid maudit les avait gelées sur place, créant autour d’elles, sur elles, l’horreur blanche qui ne pardonnait guère.

Jean-Loup claquait des dents et ne pouvait détacher ses regards du triste groupe humain.

Muscat s’en aperçut :

– Eh bien, garçon, dit-il un peu rudement, il faut réagir !

– Pardonnez-moi. Je pensais, Catherine et moi… L’homme de l’Interplan fronça le sourcil :

– Tiens, mais c’est vrai. Vous vous en êtes sortis tous les deux. Comment se fait-il ?

Car on avait retrouvé Catherine et Jean-Loup, mais, s’ils avaient reçu un bon coup de froid, du moins n’avaient-ils pas péri dans ces cercueils de glace qui sévissaient ici.

Il songea que, sur Terre, l’expérience ennemie avait été de courte durée puisque, en dehors des deux jeunes gens, un seul témoin avait cru percevoir le phénomène dans la vallée bourguignonne.

– Cela cesse donc à volonté, et d’un seul coup. Qu’on ne me dise pas que c’est par hasard. Il y a autre chose, autre chose…

Il s’exaspérait en y pensant. Un ennemi sans visage, redoutable, aux moyens formidables, se manifestait à travers la galaxie, et ce défenseur de l’ordre se disait qu’il faudrait sans doute une lutte acharnée pour le vaincre, si seulement on arrivait à le démasquer.

Ils virent des animaux, mammifères emplumés et singuliers amphibies, mi-poissons mi-oiseaux, toute une faune extrêmement curieuse, mais à l’état glacé. Il y avait de quoi faire bondir le coeur d’un cosmonaturaliste, de telles créatures étant rares à travers le monde.

Hélas ! tous ces êtres étaient figés, immobiles, sertis d’une pellicule transparente et froide. Ils progressaient tous trois dans un décor de cauchemar magnifique, ce cauchemar blanc que Jean-Loup avait été, avec Catherine, le premier homme à découvrir dans l’univers.

Et pourtant, il faisait très bon, voire chaud et la lumière triomphait, émanant d’un soleil bleuté, relativement proche, qui créait dans l’air très pur ces tons d’orange et de mauve qui se jouaient sur le monde de gel et y jetaient des touches d’une beauté à arracher des cris d’admiration.

Pourtant, ni Muscat, ni Jean-Loup, ni le calme Oxxa ne s’enthousiasmaient.

Ils avaient revu des humains, et de ces curieux animaux, tous sous leur froid et mirifique linceul et cela les désolait.

– Il faut retourner à la soucoupe, dit Oxxa, nous en sommes déjà trop loin.

Il palpait, par instants, un petit appareil à sa ceinture. C’était un contrôle radio, branché sur l’engin spatial. Ainsi, même à distance, le pilote responsable pouvait en connaître la position et vérifier si rien n’était arrivé.

– Oui, dit Muscat, nous ne pouvons rien. Revenons.

Ils firent demi-tour.

Presque aussitôt, l’essaim se manifesta.

Il apparaissait entre deux immenses rangées d’arbres, géants blancs, sortes de compromis entre le sapin et le bananier, offrant des feuilles immenses au long des étages naturels de branchages. Ces végétaux, d’une espèce sans doute rarissime, dissimulaient la chose aux regards des cosmonautes et ils l’avaient dépassée sans la voir.

Un instant, ils contemplèrent l’ennemi.

C’était bien ce que Jean-Loup avait déjà vu, et décrit, et que des rapports divers avaient également signalé.

Cylindrique, ou à peu près, plus haut qu’un homme, l’objet paraissait bien un conglomérat de flocons autonomes, mais vivants et singulièrement vibrants, mais en silence.

Cela oscillait, tournait, revenait, allait de long en large, puis se mettait en marche, très vite.

Les trois hommes observaient l’essaim. Soudain, il parut foncer sur eux.

– Ne tirez pas, hurla Muscat, comprenant le danger.

Trop tard. Oxxa avait réagi.

L’Albinos, sans broncher, braquait son pistolet désintégrateur, et le redoutable rayon inframauve pointait au centre de l’objet vivant.

Le jet de feu perça l’essaim, qui parut littéralement éclater.

Mais les cosmonautes ne reçurent aucune éclaboussure. Tout se volatilisa immédiatement.

– Oxxa, gronda Muscat, il ne fallait pas. Il…

Jean-Loup posait la main sur le bras de l’inspecteur interplanétaire :

– Oh ! Regardez !

Et tous trois virent.

C’était ahurissant.

D’un seul coup, sur le paysage, l’emprise blanche diminuait, disparaissait.

On eût dit que la chape de glace qui régnait fondait sous l’impulsion d’une chaleur effroyable, qui n’existait absolument pas. Les arbres se dressaient à l’état naturel, le sol reprenait un aspect normal et, ce qui était plus stupéfiant encore, la vie se manifestait. De petits animaux couraient au ras du sol et des oiseaux s’envolaient des fourrés et des plus hautes branches.

– Mais alors, mais alors, répétait Jean-Loup, qui allait de surprise en surprise.

Oxxa, le premier, donna l’alarme :

– À la soucoupe. Voyez… l’eau !

Au fur et à mesure que la planète reprenait son aspect normal — et cela allait extrêmement vite —une hydrographie abondante naissait.

Déjà, les trois hommes marchaient dans des eaux bouillonnantes. Le sol n’était plus blanc et gelé, mais inondé. Un ruissellement insensé se manifestait. Une pluie diluvienne, qui ne tombait pas du ciel et des nuages, mais des innombrables végétaux formant les forêts de ce monde.

Oiseaux et animaux se débattaient dans ces torrents qui se formaient partout. De surcroît, les lacs et les rivières, brusquement débarrassés de leur carapace glacée, débordaient et un véritable mascaret roulait entre les trous des bois les plus proches, menaçant les cosmonautes.

Mais tout était prévu lors des escales interplanétaires. Chaque combinaison était munie d’un réacteur autonome.

Les trois hommes s’envolèrent.

À une dizaine de mètres du sol, ils foncèrent en direction de la soucoupe, échappant à l’inondation spontanée, consécutive à la disparition subite de l’emprise blanche.

– Le cauchemar blanc est terminé, grognait Muscat, maintenant, c’est un autre danger, le cauchemar de la noyade…

En effet, partout, l’eau ruisselait, bouillonnait, grondait, engendrant des fleuves inconnus et des lacs insolites, où se perdait la gent animale.

Ils crurent même apercevoir des humains qui se débattaient et escaladaient à la hâte une colline pour se mettre à l’abri.

La soucoupe stagnait dans quelques pieds d’eau. Bien entendu, sa parfaite étanchéité l’avait sauvée du péril. Oxxa ouvrit rapidement le sas-coupole et ils purent, à l’aise, abandonner les combinaisons qui leur avaient permis ce petit vol salutaire.

Autour d’eux, par la transparence de la coupole, ils voyaient la planète inondée, et d’autres créatures humaines, sommairement vêtues comme celles qu’ils avaient vues mortes, qui échappaient à la fureur les eaux en grimpant après les bananiers-sapins. Les mammifères volants s’enfuyaient lourdement et les êtres voués au sol avaient toutes les peines du monde à s’arracher au torrent, nageant et se débattant.

Muscat, qui observait tout cela tandis qu’Oxxa s’apprêtait au départ, s’écria soudain :

– J’ai compris, il me semble…

– Monsieur Muscat, dit Jean-Loup, quand Oxxa a tiré sur l’essaim vivant, il a libéré la planète, n’est-ce pas ?

– Oui, exactement du moins est-ce ce que je crois. Toutes ces créatures, humaines ou animales, n’étaient pas mortes. Mais prises sous le linceul glacé, elles étaient en état de vie suspendue. Tout le mal vient donc de cet essaim, de ce cocon de neige où la force mystérieuse est concentrée. Oxxa a brisé le maléfice, détruit le centre magnétique qui provoquait cet état de désolation…

Oxxa faisait signe qu’il était prêt. Muscat ordonna de partir.

La soucoupe s’éleva.

Avant de piquer vers le ciel, ils purent apercevoir une vaste contrée de la planète. Les forêts scintillaient sous le soleil, qui faisait jouer les innombrables gouttes qui y adhéraient encore. Partout, les eaux roulaient et humains et animaux fuyaient. On voyait que, chez les uns et les autres, les mouvements étaient encore gourds, peu aisés.

– Ils se sont réveillés de leur torpeur. Ce froid ne tue pas, il cause sans doute des accidents (comme vos engelures, Jean-Loup), mais, du moins s’il ne sévit pas longtemps, on peut lui échapper encore.

Jean-Loup cogna du poing, avec colère, contre le cockpit :

– Mais enfin, qu’est-ce que c’est ?

– Je n’en sais rien, jeune homme. Du moins ai-je appris quelque chose, grâce au réflexe d’Oxxa, que je voulais d’ailleurs lui interdire. Tout le mal vient d’un de ces essaims de neige, semblables à celui que vous avez été le premier à repérer.

– Une chose que je comprends mal sur Terre, chez nous, la neige et la glace ont disparu d’un seul coup, mais sans inondation.

– Parce que, sans doute, la volonté agissante sait se contrôler et ne laisse pas de traces en temps normal, si je puis dire. En ce qui nous intéresse, Oxxa a détruit, tué peut-être, l’élément moteur. D’où accident. D’où, non effacement pur et simple, mais désagrégation par un processus naturel de la chape de glace. Fonte, naissance d’un formidable volume d’eau et par cela : inondation.

– Je pense que vous avez raison.

Cette escale avait donc apporté des renseignements d’importance. Muscat jugea bon d’envoyer des rapports par messages aux autorités galactiques. Mais les communications devenaient de plus en plus difficiles et il dut remettre ce projet à plus tard.

Plusieurs tours de cadran encore. La planète gelée et libérée par le coup de pistolet d’Oxxa n’était qu’un souvenir. La soucoupe fonçait toujours dans l’axe polarien. Maintenant, les cosmonautes se retrouvaient en plein vide, loin, semblait-il, de tout corps céleste. Les étoiles étaient lointaines, et on entrait, pensait Muscat qui connaissait bien l’espace, dans une de ces contrées encore jamais traversées par les astronefs, où tout est mystère, où des lois sans doute naturelles mais encore non observées par les humanoïdes régissent une portion de galaxie jusqu’alors fermée aux explorateurs.

Ce qui inquiétait le policier de l’espace, c’est que le contact avec le Fulgurant demeurait impossible.

Muscat ne disait rien mais il pensait qu’on pouvait continuer à naviguer ainsi jusqu’à la fin des siècles. Certes, le carburant ne manquait pas, les moteurs à ions et les réacteurs, puisant leur stimulant dans la photonisation universelle, pouvant marcher indéfiniment. On avait des provisions et des armes. Mais leur mission deviendrait stérile sans la rencontre avec Coqdor et Martinbras.

Jean-Loup retombait dans ses rêveries angoissées, où il se désolait de constater que, ayant littéralement changé de monde, il n’arrivait plus à fixer sa pensée sur l’image de Catherine.

Très longuement même, il demeurait dans un oubli total de celle qui, sur la planète-patrie, mettait son sang en feu.

Muscat réfléchissait au mystère de la neige vivante. Oxxa, toujours imperturbable, continuait à mener la soucoupe comme s’il eût dû aller aux frontières de la galaxie.

Toute communication était devenue impossible, la radio ne captant pratiquement plus rien. On était « trop loin », dans une de ces régions célestes veuves de planètes où la vie ne semble pas devoir se manifester, une contrée où les cosmonautes répugnent à s’engager.

La lumière même semblait anormale et les rares étoiles encore visibles diffusaient une clarté étrange, fantomale.

Vint le moment où Oxxa, loyalement, dut reconnaître qu’il s’était égaré et qu’il ne trouvait plus l’axe de la Polaire, qui lui servait de guide depuis le départ d’Azoara.

– Je n’ai pas de reproches à vous faire, Oxxa. Nous sommes victimes d’un sortilège spatial. Il va falloir nous sortir de là.

Comment ? C’était une autre question.

Jean-Loup avait très peur mais il s’efforçait de ne pas le montrer.

La vie cosmonautique le passionnait, certes, mais il en découvrait les périls et il se disait que, peut-être, ils allaient périr, comme des damnés de l’espace, dans cet univers sans limites, la soucoupe semblant tomber dans un gouffre sans fin.

Tout devenait imprécis, et on n’apercevait plus que des points de lumière très ténue. Eux-mêmes étaient baignés, à bord, d’une clarté anormale, et trempaient dans une sorte de myopie permanente, êtres et choses sombrant dans le vague, semblant impalpables.

Leurs voix devenaient bizarres, se perdant en harmoniques voilées, et, petit à petit, ils croyaient entrer vivants dans un mystère de mort.

Et puis, enfin, après des tours de cadran et des tours de cadran, le radar démontra la présence d’une étoile.

La joie revint en eux. Quelle était-elle ? Ils l’ignoraient. Mais tout valait mieux que de demeurer dans ce gouffre d’imprécis.

La soucoupe fonça vers le soleil ignoré.

C’est alors qu’il commença à faire froid. Très froid.

Les réacteurs chauffaient, mais inutilement. Si l’engin avançait normalement, tout devenait glacé, à bord. Bientôt, ils ne purent lutter contre le froid ambiant. L’air se glaçait et un peu de neige se condensait tout près des hublots. Grelottants, la peau gercée, les trois cosmonautes connurent des heures étranges.

Muscat pensait que le phénomène cesserait au fur et à mesure qu’on se rapprocherait du soleil inconnu. On commençait à le distinguer plus nettement, même à l’oeil nu. Une belle étoile d’un rouge éclatant, aux tons très rares dans l’univers.

Le froid devint insupportable. Jean-Loup tremblait sur sa couchette. Oxxa avalait des boissons thermiques qui ne parvenaient pas à le réchauffer.

Muscat pestait. Il avait froid comme il n’avait jamais eu froid.

Et pourtant, ils filaient à une vitesse fantastique qui les précipitait vers le mystérieux soleil pourpre.

Quel gouffre, quel abîme les attirait-il ? Certes, le froid règne le plus souvent dans les solitudes du vide, mais les engins qui s’y déplacent gardent leur thermie intrinsèque. Alors ?

Enfin, Jean-Loup, voulant mettre sa petite science à profit, lutta pour se relever, et se mit au travail. Les mains dans des moufles, claquant des dents, non d’effroi, mais parce que son sang se glaçait, il tenta d’analyser la lumière qui les baignait, émanant de l’étoile vers laquelle ils cherchaient un refuge.

Il crut comprendre, s’y refusa d’abord, puis cria enfin, parce qu’il ne pouvait plus se retenir :

– C’est cette lumière qui refroidit tout. Contrairement à ce qui se passe partout dans le cosmos, le foyer lumière-chaleur produit un effet réfrigérant…

Et, tendant le doigt vers l’escarboucle géante qui illuminait le ciel, il dit, pour Muscat et pour l’Albinos :

– Regardez, nous allons vers un soleil de lumière inversée… un véritable soleil de glace…

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 

 

Jamais sans doute des yeux humains n’avaient contemplé un tel soleil.

Muscat, Jean-Loup et Oxxa, fascinés, poursuivaient leur route vers l’astre inconnu qui se révélait à eux.

Sans doute cette progression était-elle lourde de conséquences, fertile en périls inédits. Cependant, ils allaient toujours.

L’Albinos ne songeait nullement à arrêter le mouvement de la soucoupe volante et ni Muscat, ni son jeune compagnon ne l’y encourageaient.

Ils se trouvaient devant une énigme, une de ces grandes énigmes que le cosmos propose aux hommes et dont, jusqu’à la fin des siècles, allant de galaxie en galaxie, ils ne pourront déchiffrer tous les mystères.

Leur engin filant presque aussi vite que la lumière, ils se rapprochaient sensiblement de l’étoile inconnue. Et, au fur et à mesure qu’ils franchissaient d’incommensurables distances, elle se révélait à eux dans sa redoutable beauté.

Le froid, ils ne le sentaient guère. Pourtant, il régnait sur leur petit vaisseau spatial. Il gelait tous les liquides, il meurtrissait leurs visages, il condensait l’atmosphère interne en un givrage rapide le long des hublots et de la coupole, si bien qu’ils devaient faire fonctionner en permanence le système d’essuie-glaces thermique, branché sur les moteurs, pour permettre la visibilité.

Rubis titanesque, l’astre offrait une rutilance dont le spectre jouait curieusement, selon l’angle sous lequel ils le voyaient.

Tantôt il flambait comme le cratère d’un volcan insensé, ou bien il prenait des tons plus violacés, aux douceurs de mauve, et tantôt il fonçait vers le rouge le plus sombre avant de revenir à des tons atténués, quoique encore vivaces, et toujours enchanteurs.

Mais ce soleil, ce feu céleste, cette étoile, ne faisait qu’engendrer le froid.

Les cosmonautes, saisis dans son rayonnement, à moins d’une heure de lumière sans doute, en subissaient l’immense fascination, car ses dimensions devaient être gigantesques et approcher Antarès ou Aldébaran.

Ils ne parlaient plus. Ils regardaient, sans souffrir du gel qui sévissait dangereusement à leur bord.

Baignés de clarté, irradiés d’une dangereuse émanation photonique, inverse de celle qui obéit à la norme de l’univers, les Terriens et l’Albinos se jetaient, comme des insensés, dans l’éblouissement du soleil de glace.

Car Jean-Loup ne se trompait certainement pas. Ce qui provoquait l’incroyable refroidissement, ce qui devait, dans cette portion de l’espace, faire régner une température qui ridiculisait ce que les savants de la planète-patrie avaient cru pouvoir appeler le zéro absolu, c’était incontestablement le fait de la nature de cette étoile, défi aux règles cosmiques.

Totalement subjugués, ils allaient, ils allaient. La soucoupe, dirigée par Oxxa, fonçait et, s’ils continuaient ainsi, ils tomberaient sous la force gravitationnelle du soleil pourpre, ils ne pourraient plus s’en arracher.

Alors ils tomberaient.

Sur une étoile. Dans ce qui est, normalement, la fournaise d’un foyer solaire.

Seulement, ils ne périraient pas carbonisés, volatilisés par la fantastique puissance thermique.

Au contraire, ils seraient gelés, hypergelés. Leur être serait annihilé par une puissance d’autant plus redoutable qu’elle était l’inversion idéale de la force luminique, tout en offrant, à l’oeil, un aspect semblable.

Robin Muscat s’en rendit compte le premier.

Malgré la fascination du soleil de glace, il demeurait lui-même, un de ceux dont on disait en riant, même quand ils allaient de planète en planète, qu’ils gardaient toujours, avec la tête dans les étoiles, les pieds sur la Terre.

Il possédait la faculté — bien qu’il ne fût pas un superpsychique comme son ami Coqdor — de sentir un petit déclic en lui aux moments difficiles, une sorte de sonnette d’alarme qui le faisait réagir contre les mirages, si fréquents au cours des randonnées interstellaires.

Il se reprit donc et, si peu que ce fût, il eut froid.

Cela l’arracha à la contemplation.

Mais quand il voulut bouger, ce fut terrible. Ses membres gourds, ses doigts violacés, refusaient presque de remplir leur office.

– Jean-Loup, Oxxa, hurla-t-il, d’une gorge contractée, émettant à chaque syllabe un nuage de buée qui se changeait immédiatement en une petite neige poétique, remuez-vous, sortez de là, vous allez crever de gel.

Les trois se regardèrent et ils eurent peur de ce qu’ils voyaient.

Même l’Albinos au teint blafard, ils étaient avec des faces violettes. Leurs oreilles, à présent qu’ils s’arrachaient à la vision, se mettaient à ressentir mille pointes d’aiguille. Leurs nez étaient indolores et le liquide cristallin gelait presque à leurs cils.

Ils luttèrent, gourds, maladroits, lents, grotesques et désespérés. Ils se frappèrent, s’agrippèrent, cherchèrent à manoeuvrer pour faire machine arrière. Ils déclenchèrent tous les appareils thermiques du bord pour lutter contre l’horreur froide.

La soucoupe marchait toujours et le soleil grandissait à vue d’oeil, offrant son disque éblouissant, formidable gemme étincelante qui semblait un lac de sang vermeil dans son exceptionnel rayonnement.

– Ne regardez plus, parvint à dire Muscat.

Oxxa, de ses pauvres mains meurtries, réussit à donner un tour complet à la barre et l’engin, exécutant un demi-cercle dans l’espace, échappa à la lancée vers l’astre maudit.

Tout, autour d’eux, leur paraissait maintenant ensanglanté. Ils ne s’en étaient pas encore rendu compte, absorbés par la contemplation de l’étonnante étoile. La clarté régnait partout mais, maintenant, elle allait diminuer d’intensité.

Le réchauffement fut lent et difficile. Ils absorbèrent des breuvages bouillants, se frictionnèrent mutuellement, et Muscat préconisa d’avaler des comprimés à action thermique interne, prévus pour les lancées individuelles dans l’espace, là où, justement, règne le zéro absolu.

Ainsi, s’éloignant à toute vitesse du soleil de glace, encore abasourdis de cette incroyable découverte, ils reprirent un aspect normal, tandis que leur sang se réchauffait, que la circulation, très douloureuse au début, leur rendait un peu de vitalité.

Mais ils étaient gercés, crevassés, mordus d’engelures et Muscat, qui en avait vu d’autres, se mit à soigner ses deux compagnons, qui lui rendirent un service analogue.

Pourtant, l’aventure était d’importance.

– Ici, dit Muscat, est le centre probable de ce qui désole le cosmos. Il existe donc un soleil, unique en son genre, c’est probable, qui inverse la thermie.

– Mais, dit Jean-Loup, si je ne peux en douter, je ne vois pas le rapport avec la naissance spontanée d’icebergs en plein ciel, ou l’apport subit de l’hiver sur une planète en cours estival.

– Moi non plus, boy. Mais mon métier est de le trouver, ce rapport.

Derrière eux, ils voyaient, en se retournant parfois, l’étoile pourpre qui s’éloignait. Parallèlement, ils constataient que la soucoupe, bien que plongée dans l’espace glaciaire, retrouvait une ambiance normale.

– C’était donc bien la lumière qui refroidissait tout, et qui allait nous geler vivants.

Ils respiraient un peu. Le traitement les libérerait bientôt des effets du froid. Oxxa reprenait l’engin en main et les deux Terriens discutaient sur l’invraisemblable observation.

Ce fut le pilote qui les tira de cette passionnante discussion :

– Le radar décèle des objets bizarres. Comme des météores, mais…

Ce qui clochait, c’est que, justement, ces objets aux formes disparates, signalés par le radar, étaient invisibles à l’oeil et, surtout, au télescope électronique qui fut mis en batterie.

Muscat donna ordre à l’Albinos de diriger la soucoupe de ce côté. On avait marché plus de trois heures depuis le demi-tour et le soleil de glace, à formidable distance, n’était qu’un fantôme d’étoile. D’ailleurs, si on avait échappé au gigantesque bain de lumière froide, on retrouvait l’espace triste déjà traversé, les gouffres d’imprécis et les déserts sans soleil qui les avaient conduits vers l’étoile pourpre.

Jean-Loup, étudiant les mystérieux météores, en arriva promptement à une conclusion que Muscat ne contra pas :

– Des icebergs, des banquises de l’espace, comme celles qui ont détruit l’astronef d’Éridan qui a été repéré par le Fulgurant.

C’était cela, sans doute. Il pouvait y avoir péril à rencontrer de pareils errants de l’espace, mais le navire d’Éridan, lui, avait été surpris par la banquise-météore, alors que la soucoupe d’Oxxa, naviguant habilement, permettrait sans doute d’observer en évitant le contact.

Du moins étaient-ils d’accord sur ce point.

Toujours prudent, Muscat mit l’engin en état de défense, au moyen d’un petit canon à laser, arme redoutable à la portée illimitée.

– Vous ne croyez pas, Monsieur Muscat, que les icebergs vont nous attaquer ? dit Jean-Loup en riant un peu pour se détendre.

– La neige ne vous a-t-elle pas attaqué, en Bourgogne ?

L’étudiant se gratta le nez, son pauvre nez encore marqué de gel. Et il ne sut que dire.

Oxxa rapprocha sa soucoupe des icebergs. Car il y en avait plusieurs. Le radar les avait détectés. Le laseradar les contacta. Le sonoradar en attesta la nature aqueuse.

– Des banquises dans la région du soleil de glace, après tout, c’est logique, dit l’homme de l’Interplan.

Jean-Loup avait peur. Il était effaré de tout ce qu’il découvrait mais à présent il était totalement possédé par l’aventure spatiale. Et c’était à peine si, parfois, la pensée de Catherine, Catherine la si lointaine, l’effleurait encore.

Ils durent se rapprocher à très courte distance pour pouvoir enfin découvrir les mystérieuses météorites de glace. C’étaient bien des banquises projetées dans le vide et qui, selon la loi universelle, progressaient dans une direction précise, quoique indéterminable pour les cosmonautes.

– Un train de bolides, en somme.

– Oui, si vous voulez bien que…Muscat, qui observait, pâlit soudain.

– Oxxa, 80 degrés bâbord. Vite ! Vite ! L’albinos obéit mais Jean-Loup, qui avait vu lui aussi, râla :

– Les météores de glace changent de direction.

À l’oeil nu, on pouvait maintenant les distinguer en dépit de leur nature transparente.

La faible clarté des lointaines étoiles ne parvenait guère à les irradier, mais on était si proche. Comme des fantômes, ces montagnes d’aspect immatériel — mais cependant indurées —tournaient dans le grand vide.

Elles tournaient si bien qu’elles arrachèrent cette exclamation à Robin Muscat :

– Par tous les démons du cosmos ! mais c’est une vraie formation militaire.

– Ou un ballet bien réglé, émit Jean-Loup, qui fréquentait l’Opéra.

– En fait de ballet, mon jeune ami, il faut éviter le pas de quatre.

Car, autour de la soucoupe, trois gigantesques bolides de glace formaient un triangle parfait, si parfait qu’on ne pouvait admettre que ce fût l’effet du hasard, ou de la seule force gravitationnelle.

Les bolides-banquises évoluaient avec précision. Ils avaient quitté leur route naturelle pour encadrer l’engin des cosmonautes et, à présent, équidistants, ils lui faisaient une véritable escorte.

– Je n’aime guère cela, gronda le policier des étoiles.

Il avait l’impression, une fois encore, d’une hostilité déclarée.

Jean-Loup, comprenant lui aussi le danger, ne songeait plus aux ballerines qu’il évoquait un peu plus tôt. Son esprit lucide de jeune scientifique le mettait sur la voie de la vérité.

– Ils vont nous attaquer, râla-t-il.

Il devenait presque aussi blafard qu’Oxxa.

Mais Robin Muscat, la main sur la détente du canon-laser, ne se préoccupait plus d’autre chose que des extraordinaires fragments glaciaires.

Et quand il les vit rétrécir la surface du triangle idéal qu’ils formaient dans l’espace, il n’hésita pas à faire feu contre celui de bâbord.

Le jet thermique pénétra de plein fouet dans la masse de l’iceberg, provoquant une véritable fragmentation.

Aussitôt, les deux autres s’éloignèrent.

Muscat jeta un cri de triomphe :

– Plus d’erreur, ils sont bien vivants…

– Ou menés par une force, une volonté. Attention ! Muscat.

Les deux autres fonçaient en même temps contre la soucoupe, pour la prendre en sandwich.

Cette fois, ce fut Oxxa qui sauva la situation, de justesse, grâce à un mouvement rapide et hardi qu’il fit exécuter à son appareil, lequel échappa à l’étreinte, tandis que le coup de laser envoyé par Robin Muscat, déréglé par la manoeuvre, se perdait dans le vide.

Mais, derrière eux, les cosmonautes pouvaient apercevoir le résultat de l’assaut et frémissaient à l’idée qu’ils venaient de lui échapper.

Les icebergs se fracassaient littéralement l’un contre l’autre, se brisant en une foule de petits météores de glace qui recommençaient à essaimer dans le vide, mais semblaient totalement désorientés.

– S’éloigner, s’éloigner à tout prix, dit Muscat.

Oxxa ne dit rien mais il lança son engin à toute allure.

Les autres icebergs, qui n’avaient pas participé à l’attaque, s’élançaient, eux aussi.

Ils poursuivaient la soucoupe et on put bientôt les voir naviguer de conserve avec le petit vaisseau spatial.

– Je peux leur échapper, dit Oxxa. En plongeant dans le subespace.

Muscat fit signe qu’il était d’accord.

À ce moment, Jean-Loup, qui luttait pour dominer la peur qui s’infiltrait de plus en plus en lui, tendit un doigt tremblant vers un point de l’espace :

– Là, entre ce grand bloc et ce petit qui semble l’accompagner comme un pilote devant un requin. Muscat regarda et fronça le sourcil.

– Un cocon…

Il y avait, flottant dans le grand vide, un de ces mystérieux objets comme celui qui s’était manifesté dans la vallée bourguignonne, et qu’on retrouvait partout où le phénomène mystérieux se reproduisait. Un de ces conglomérats vivants, ou semblant tels, qu’Oxxa avait détruit sur la petite planète qu’ils avaient visitée.

– Pas d’erreur, dit Muscat, on en retrouve un chaque fois. C’est un de ces objets… je n’ose dire : êtres, qui provoque les effets mystérieux de ce refroidissement.

Il avait fait signe à Oxxa de ralentir son action pour observer la chose.

Oxxa ne plongea donc pas et les icebergs réussirent autour de la soucoupe une formation nouvelle.

Non plus un triangle cette fois, mais un véritable cercle fait de dix éléments différents.

– Trop tard pour la plongée, dit la voix neutre de l’Albinos.

Muscat se mordit les lèvres. Jean-Loup, à bout de nerfs, éclata en sanglots.

– Non ! j’en ai assez ! Ils vont nous tuer. On va mourir là, bêtement, dans le vide, dans le néant ! c’est l’enfer ! l’enfer du soleil de glace, c’est…

Il disait des sottises. Muscat ne perdit pas de temps et lui envoya une si formidable gifle que l’étudiant en sciences expérimentales, désaxé, alla rouler contre la paroi.

– Oxxa, impossible de plonger ?

– Non, ils sont trop près.

L’Albinos très calme, ne donnait aucun signe d’émotion.

Par la coupole, Muscat jugea la situation.

Elle était désespérée. Les blocs géants se rapprochaient. Ils formaient petit à petit, non plus un cercle comme au départ, mais un véritable puzzle. On eût dit qu’une volonté mystérieuse et parfaitement lucide travaillait à les emboîter les uns dans les autres en utilisant grossièrement leurs formes de façon à provoquer l’ajustage des aspérités dans les anfractuosités, en gigantesques mortaises recevant de formidables tenons.

Une masse géante de glace, perdue en plein espace au mépris de toutes les lois naturelles connues, évoluant avec une précision et une docilité parfaites, enfermait totalement la malheureuse petite soucoupe.

Loin, très loin, brillait, comme un oeil magnifique et sinistre, une étoile de pourpre qui était le soleil de glace, couvant à distance ces mystérieux et étranges forfaits.

Muscat gronda :

– Dans un instant, il sera trop tard. La soucoupe sera broyée. Mais il est encore possible…Oxxa ! les scaphandres !

L’Albinos, qui avait appris à lui faire confiance, abandonna les commandes. Au surplus, enserrée par ses ennemis géants, la soucoupe ne pouvait plus manoeuvrer.

Rapidement, les deux hommes endossèrent les scaphandres de plongée spatiale individuelle, véritables petits microcosmes, munis d’armes, d’appareils respiratoires de longue durée, et outre la radio, d’un système de mobilité.

Cela fait, ils se penchèrent sur Jean-Loup. Muscat eut un soupir.

Il regrettait de l’avoir emmené. Jean-Loup était trop jeune, trop inexpérimenté. Il lui avait rendu de grands services pour l’établissement de ses rapports et de ses observations, certes, mais c’était insuffisant.

Du moins voulait-il le sauver à tout prix. Aidé de l’Albinos, il lui fit enfiler de force un troisième scaphandre. Jean-Loup, qui revenait à lui et avait subitement honte de sa conduite, se relevait, pâle, mais déjà plus résolu :

– Monsieur Muscat…